Jordi Inglada

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21 Feb 2021

Altruisme efficace et milliardaires philanthropes

J'écoutais un épisode du podcast Making sense dans lequel Sam Harris avait un échange avec William MacAskill sur le sujet de l'altruisme efficace, quand j'ai été incommodé par cette idée : il serait une bonne chose que d'être un milliardaire philanthrope. Est-ce une détestation primaire des riches, ou bien quelque chose de plus complexe?

L'altruisme efficace

Commençons par poser le cadre de la discussion : l'altruisme efficace. Il s'agit d'une approche de la philanthropie visant à maximiser l'efficacité des dons :

Traditionnellement, les évaluations d'organisations caritatives se concentrent sur la minimisation des coûts administratifs en proportion du coût d'un programme. Les altruistes efficaces rejettent cette méthode de mesure, qu'ils considèrent simpliste et erronée. Les altruistes efficaces préfèrent mesurer les résultats obtenus par unité de ressource investie, quelle que soit la part de coûts administratifs.

Il s'agit d'une approche très pragmatique conséquentialiste qui essaye de s'affranchir de toute émotivité liée à la proximité sociale ou géographique des bénéficiaires des dons. Par exemple, il vaudrait mieux donner à des ONG qui s'occupent de lutter contre le paludisme en Afrique que de donner aux Restos du cœur.

L'altruisme devient donc une science et un business avec tout un ensemble d'entités (GiveWell, Future of Humanity Institute, Giving What We Can) qui s'occupent d'établir des listes et des classements des ONG les plus efficaces.

On peut aussi «donner sa carrière», ce qui permet de donner un peu de sens à certains bullshit jobs.

Ce qui pourrait être gênant dans l'altruisme efficace

D'après la présentation qui en est faite dans Wikipédia, «les altruistes efficaces tentent d'identifier l'importance de différentes causes, selon leur potentiel à atteindre des objectifs généraux tels que l'augmentation du bien-être des individus.»

Encore faut-il définir le bien-être des individus. Dans l'altruisme efficace, on parle souvent de sauver des vies, mais il n'est pas sûr que tout individu sauvé du paludisme ou de la malnutrition puisse jouir de bien-être. Si on pousse la logique utilitariste au bout, on pourrait imaginer que la somme totale de bien-être dans le monde augmente quand il n'y a pas d'individu qui souffre et donc, une façon d'éliminer la souffrance est d'éliminer les individus qui souffrent. Heureusement, ce raisonnement digne d'une intelligence artificielle dystopique est exclue par les altruistes efficaces (et de toute façon, la première loi de la robotique nous couvre sur ça aussi).

Mais sans tomber dans ce niveau de cynisme abjecte, on peut légitimement se poser la question de la hiérarchie du bien. Il y a des domaines où la «quantité de bien» est difficile à mesurer et cela n'est pas compatible avec les outils quantitatifs de l'AE :

Les essais contrôlés randomisés occupaient originellement une grande place dans l'évaluation des actions par les altruistes efficaces. Pascal-Emmanuel Gobry, membre du think tank conservateur Ethics and Public Policy Center, met en garde sur l'effet Réverbère : certains domaines, tels que la recherche médicale ou l'aide à la réforme de la gouvernance des pays en développement, ont un rapport coût-efficacité difficile à mesurer par des essais contrôlés. Ils risquent donc d'être sous-évalués par le mouvement de l'altruisme efficace faute de données, indépendamment de leur efficacité réelle. Jennifer Rubenstein, professeur spécialisée en théorie politique, émet elle aussi l'hypothèse d'un altruisme efficace pouvant être biaisé en défaveur des causes difficiles à mesurer. La mesurabilité du bonheur est aussi débattue.

Toujours est-il que les altruistes efficaces considèrent actuellement comme prioritaires l'extrême pauvreté, la souffrance des animaux dans les élevages industriels, et la prise en compte des risques existentiels.

Par contre, un des points appréciables (mais pas apprécié par tout le monde 1) est la non relativité morale : toute vie, qu'elle soit celle d'un proche ou celle d'un inconnu vivant à l'autre bout de la planète, a la même valeur. Le raisonnement va au delà de la dimension géographique et s'étend à la dimension temporelle : les générations futures auraient une valeur morale égale à celle des personnes vivantes dans le présent, ce qui demande de réduire les risques existentiels à l'humanité.

Là, on glisse sur des terrains un peu new age. Si on ne peut, en effet, justifier l'expoliation des ressources physiques et biologiques, on peut se dire que le simple fait de produire des générations futures est en soi un risque existentiel. Mais pas seulement. Cela constitue un acte égoïste qui va faire exister des personnes qui seront exposées à des souffrances. Les altruistes efficaces, s'ils étaient cohérents, devraient s'abstenir de procréer (et peut-être que le reste de l'humanité aussi, mais je m'égare).

La dernière dimension sur laquelle le non relativisme moral de l'AE s'applique est celle des espèces vivantes :

D'autres pensent que, indépendamment de l'espèce de chaque individu, des intérêts égaux devraient mener à une égale considération morale, et travaillent donc à prévenir les souffrances animales, telles que celles causées par l'élevage industriel.

Le dernier point qui fait débat, est celui de l'industrie créée autour de l'AE (voir ci-dessus). En effet, pour être vraiment efficace, l'altruiste moderne a besoin de savoir où placer son argent (et éventuellement son temps si on est jeune et fraîchement diplômé d'une école de commerce de bonne réputation). Une fois que l'impératif moral nous pousse à agir, y penser tout le temps est pénible et angoissant. On peut donc sous-traiter.

Le problème de la philanthropie

Revenons à la question de départ. L'altruisme pouvant être efficace, l'existence de riches philanthropes qui y adhèrent serait une bonne chose.

Qui est le philanthrope?

D'après le Littré, un philanthrope est

celui dont le coeur est porté à aimer les hommes, particulièrement celui qui s'occupe des moyens d'améliorer le sort de ses semblables.

Wikipédia nous dit que le mot philanthropie

[…] désigne une philosophie ou doctrine de vie d'inspiration humaniste émanant d'une catégorie sociale de personnes s'estimant matériellement nanties et mettant la cohésion de l'humanité au premier plan de leurs priorités. Née à la fin du siècle des Lumières, à une époque par conséquent marquée par la déchristianisation et la montée en puissance des États-nations, cette philosophie tient lieu de substitut à la charité chrétienne et préfigure en partie ce que seront plus tard les politiques publiques d'aide sociale, du moins dans des pays comme la France, marqués par la culture laïque (aide assurée directement par l'État ou par le biais de structures déclarées d'utilité publique). Aux États-Unis, nation où la religion chrétienne interfère en revanche toujours beaucoup avec la politique, les pratiques de philanthropie sont particulièrement vivaces.

On voit que cette entrée Wikipédia a besoin d'être actualisée en ce qui concerne la France, mais il est intéressant de voir les liens avec la charité chrétienne. On comprend aussi que n'est pas philanthrope qui veut : seulement les matériellement nantis peuvent l'être. Ils ont donc du mérite, car rien ne les oblige à partager leurs richesses. Si certains sont nantis par le droit divin (l'héritage de la fortune de leurs ancêtres) d'autres le sont devenus par leur travail. En fait, si on applique un peu de transitivité, même la richesse d'un héritier est le fruit du travail (de l'ancêtre) dont l'héritier n'est que l'administrateur. Donc, sans perte de généralité, on peut dire que la position de nanti a été gagnée par le mérite et le travail. En conséquence, le philanthrope a du mérite car c'est un self-made man, même quand il ajoute le prénom de son épouse au sien pour nommer sa fondation.

Le mythe du self-made man

Il y a tout de même un petit problème avec cette notion de self-made man : c'est un mythe. On sait, par exemple, que le lieu de naissance détermine en grande mesure le niveau de revenus. On peut voir ici une étude concernant la Grande Bretagne. Si les disparités entre Londres et Cardiff ne sont pas énormes, on peut imaginer qu'elles sont beaucoup plus importantes entre Seattle et Kampala, par exemple. Et si on y ajoute le capital social, le capital tout court obtenu par héritage, etc. on peut dire que le mérite des riches philanthropes est un peu moins important que ce que l'on a tendance à penser. Mais, quoi qu'il en soit, une fois devenus riches (par leurs mérites ou par leurs privilèges), on ne peut pas leur enlever le mérite de donner une partie de leurs richesses. Ou peut-on?

Nous mettrons de côté le cynisme de ceux qui doutent des motivations des philanthropes … mais en fait, non, car Wikipédia nous dit :

Selon les contextes, la philanthropie est portée par un idéal authentiquement altruiste ou au contraire par le souci de s'insérer dans la bien-pensance de la classe dirigeante, la bourgeoisie, et celui d'en retirer un bénéfice indirect, en termes de reconnaissance sociale. Le mécénat des entreprises est généralement désigné sous le terme de Responsabilité sociétale (ou sociale) et est en partie encadré par la norme ISO 26000.

Mais, essayons tout de même de faire abstraction des motivations (et encore plus des normes ISO) et mettons-nous à la place de ces personnes qui donnent une partie de leur fortune, qui est bien la leur. Elle leur appartient. Même si certains le contestent :

« Le néo-libéralisme a mis fin à l'idée que l'État pouvait être un recours de la société contre les effets désastreux du capitalisme […]. La propriété publique est alors apparue non pas comme une protection du commun, mais comme une forme «collective» de propriété privée réservée à la classe dominante, laquelle pouvait en disposer à sa guise et spolier la population selon ses désirs et ses intérêts. »

Sans vouloir pousser à la révolution (je tiens tout de même à mes petits privilèges de bourgeois), il est tout de même important de ne pas oublier que les capitalistes s'approprient les biens communs. Et donc, entre privilège de départ et usurpation par la suite, la propriété du philanthrope perd un peu de légitimité.

Mais, même si on notre raisonnement est le bon, il n'est pas performatif et le philanthrope est toujours propriétaire de sa fortune.

Mais pourquoi donnerait-il sa fortune aux autres?

Si on remonte suffisamment dans la chaîne de l'héritage (des individus ou des états2) on arrive toujours à un moment où quelqu'un est devenu riche en s'appropriant de façon arbitraire une ressource. Cela a pu être parce que cette ressource n'appartenait à personne, ou bien parce que la force a permis de trancher une dispute.

Pour une analyse sérieuse sur ce sujet, on pourra lire La Part commune - Critique de la propriété privée de Pierre Crétois dont les grandes lignes sont résumées dans cet entretien. On y découvre que la notion de propriété a quatre attributs supposés : son caractère naturel, qu'elle serait le fruit du travail, donc qu'elle sanctionnerait un mérite et l'impossibilité d'interférer dans cette propriété.

Voici la racine de la justification de l'appropriation des choses par le travail :

[…] Locke se demande comment faire pour transformer quelque chose qui a été originellement donné par Dieu à tous en un quelque chose qui est à moi. Le tout, sans solliciter l'avis des autres et de manière moralement irréprochable. Locke estime que puisque l'on est propriétaire de soi-même, il suffit que je mette dans cette chose mon travail, autrement dit quelque chose qui est naturellement à moi pour qu'elle m'appartienne en propre. Dès lors, nul ne peut vouloir se saisir de ce que j'ai travaillé sans se saisir de quelque chose qui est naturellement à moi. C'est le cœur de cette justification morale de l'appropriation privative par le travail.

Il faut donc avoir travaillé pour pouvoir revendiquer la propriété. Encore un argument qui délégitime la fortune de la plupart de nantis. Et nous avons déjà parlé des rentiers dans un autre article.

Mais le plus important, est de comprendre que la propriété n'est pas un droit fondamental, car

[…] un droit fondamental est censé se suffire à lui-même. Or, le droit de propriété a pour justification d'être un instrument au service d'autres droits : la subsistance, l'indépendance, la dignité. Pour cette raison, c'est un droit instrumental et donc secondaire.

Et donc, la fortune du self-made man (de premier ordre ou par transitivité), une fois amputée du pécule nécessaire à la subsistance, l'indépendance et la dignité, devient moins légitime.

Philanthropie et démocratie

Que l'on soit d'accord ou non sur le mérite du philanthrope à avoir amassé sa fortune et a être prêt à la redistribuer et sur la légitimité de toute l'opération, il reste encore un problème avec le modus operandi des philanthropes. Leur fortune leur permet de décider ce qui est bon pour l'humanité.

En effet, le philanthrope choisit où il met son argent. Dès lors, l'utilisation de ces ressources échappe à tout débat démocratique : les ressources sont allouées en fonction des préférences du philanthrope et éventuellement de ses conseillers. Étant donnés les rapports de force qui interviennent, on est plutôt face à un système monarchique et sa cour, et on peut imaginer le peu de poids que des conseillers éclairés peuvent avoir.

Si l'idée de remplacer les monarchies absolutistes pour instaurer des démocraties3 fait partie de la pensée mainstream aujourd'hui, on voit que l'on continue à accepter l'existence de personnes qui, pour le simple fait d'être riches, ont beaucoup plus de poids sur des décisions qui impactent des millions de personnes. C'est un échec qui a des conséquences importantes. Dans l'article Wikipédia sur l'altruisme efficace on peut lire :

L'économiste Daron Acemoglu y affirme que « quand des services importants que l'on attend d'un État sont pris en charge par d'autres entités, il peut devenir plus difficile de construire une relation de confiance entre les citoyens et l'État. »

Ce n'est pas un problème d'argent, c'est un problème politique

Un point qui n'est pas abordé habituellement dans les critiques de l'AE est celui de la faillite des systèmes politiques de gouvernement en place. En effet, si on a besoin de passer par des ONG (où le N veut dire non et le G signifie gouvernemental) est parce que les pouvoirs publics ne veulent-peuvent-savent résoudre les problèmes. On pourrait se dire que, en effet, les pays qui souffrent de paludisme ou de malnutrition ont des gouvernements impuissants (et on évitera de se poser la question du pourquoi de cette situation), mais que cela n'est pas le cas dans les pays dits développés. Mauvaise réponse et voici un contre-exemple4 : San Francisco, endroit placé dans un pays économiquement puissant, où la concentration de hauts et très hauts salaires est sans commune mesure, n'arrive pas à résoudre le problème des sans abri. On pourra rétorquer que les USA ne sont pas l'exemple de la répartition équitable des richesses, mais que dans notre bonne vieille Europe, et qui plus est, dans le pays des droits de l'homme5 et le la révolution6 cela n'arrive pas. En fait, si. Parce que l'argent magique n'existe que pour sauver les banques, les pétroliers et les avionneurs, en face d'un virus incontrôlable, on a demandé à des couturières de travailler gratuitement et les hôpitaux publics ont été obligés de faire la manche :

Des renforts sont nécessaires, dans l'immédiat pour le soutien aux équipes en première ligne et comme pour le lancement des projets de recherche mais aussi dans les semaines à venir, pour continuer à soutenir toutes les initiatives qui auront émergé et les besoins qui resteront non couverts.

Pour cela, nous avons besoin de votre soutien, exceptionnel et immédiat. […] Lancée en 2016, la Fondation de l'AP-HP pour la Recherche mobilise de nouvelles ressources en soutien aux projets menés par les équipes de l'AP-HP et leurs partenaires (Universités, INSERM, Institut Pasteur, etc.). En quatre ans, plus de 2000 donateurs lui ont fait confiance, mobilisant 18 millions € en soutien à plus de 200 équipes, dans tous les domaines (maladie d'Alzheimer, épilepsie, cancer, diabète, maladies rares, etc.).

Si la force de travail existe et l'argent aussi (puisqu'on est capable de faire des dons), on se demande quel est le rôle des pouvoirs politiques si ce n'est pas celui d'organiser la redistribution des ressources (temps et argent) de la façon la plus efficace.

Pour ceux qui croient au mythe de la nécessité des états, il n'y a qu'une façon d'assurer le contrôle démocratique : l'impôt. Malheureusement, les états-nation dont les gouvernements sont élus en simili-démocratie démissionnent et délèguent la gestion de la res publica au bon vouloir d'acteurs économiques sans légitimité démocratique.

Et, comble des démocraties modernes, non seulement on renonce à taxer plus fortement le capital, mais on fait des réductions d'impôts pour ceux qui font des dons, ce qui leur permet d'orienter les dons vers des opérations qui peuvent les enrichir7.

Conclusion

Si on reste à la surface du phénomène, l'altruisme efficace semble une très bonne façon d'utiliser son argent et son temps pour augmenter la quantité de bien-être dans le monde. Si on s'y penche un peu, on peut se poser des questions sur la façon de mesurer ce bien-être et aussi sur l'industrie créée autour de ce mouvement. Mais le point crucial est celui d'accepter que certains puissent décider quelles sont les causes à soutenir et la façon de le faire et ceci cautionné par des pouvoirs politiques qui démissionnaires.

Footnotes:

1

Nous avons évolué vers le besoin de protéger la tribu d'abord

2

Nous parlerons de colonialisme une prochaine fois.

3

même si certaines ont besoin de garder cette figure paternaliste par le biais d'un roi, même élu tous les 5 ou 7 ans

4

Petite précision pour ceux qui étaient confinés le jour du cours d'intro à l'histoire des révolutions scientifiques : un contre-exemple suffit à falsifier une théorie.

5

blanc, hétérosexuel et riche

6

bourgeoise

7

Par exemple, un éditeur de logiciels, peut faire des dons en nature à une ONG qui travaille dans l'éducation au numérique. Les bénéficiaires des actions de l'ONG seront formés aux outils du-dit éditeur de logiciel et seront donc clients potentiels.

Tags: fr philo ideas politics
29 Dec 2020

Nous voulons tous être des rentiers

D'après le Littré, un rentier est un bourgeois qui vit de son revenu, sans négoce, ni industrie. Wikipédia, développe un peu plus et dans son entrée pour rente dit :

«Une rente est, pour un particulier, une somme fixée à l'avance reçue périodiquement (par exemple chaque mois ou chaque année), pour une durée fixée d'avance (rente certaine) ou, éventuellement, pour le reste de sa vie (rente viagère), provenant du patrimoine de ce particulier. Une rente est également définie de façon plus générale comme le revenu provenant d'un patrimoine.»

Malheureusement, dans l'entrée Wikipédia, il n'y a pas de mode d'emploi pour arriver à être un rentier, ce qui est un peu frustrant, il faut l'avouer. Il me semble que, en fonction des modèles auxquels on a été exposé en grandissant, chacun cherche à être rentier à sa façon : un poste de fonctionnaire (peu importe l'administration) si on n'est pas trop attiré par le bling-bling, banquier si on a des tendances sociopathes, politicien professionnel si on a du mal à maîtriser sa libido, ou célébrité dans les cas où le QI ne permet pas autre chose.

Une des recettes miracle qui apparaissent en cherchant un peu sur le web est celle de la communauté FIRE (pour Financial Independence Retire Early), dont l'objectif est

«d'économiser un montant à partir duquel les intérêts générés par les placements fournissent assez d'argent pour supporter les frais de la vie courante.»

La façon d'arriver à économiser suffisamment vite – et que les intérêts générés suffisent jusqu'à la fin de ses jours – est simple : adopter un mode de vie frugal et donc réduire les coûts courants à l'essentiel. À première vue, cela semble intéressant, d'autant plus que la frugalité devrait permettre de réduire son impact écologique. C'est donc du green win-win. On est par conséquent tenté de regarder un peu plus en détail et chercher le piège dans l'affaire.

S'il y a des critiques concernant la viabilité de l'approche (le risque des investissements, la façon de calculer le revenu à long terme, car on parle tout de même de gens qui veulent prendre la retraite à 35 ans), il y en a très peu sur la viabilité du concept à l'échelle d'une société. Si tout le monde adoptait le FIRE, il y aurait peu d'occasions d'investir dans des affaires capitalistes jouteuses. D'un autre côté, on pourrait imaginer que si tout le monde devenait frugal (c'est à dire, plus de banquier sociopathe ou de célébrité à lunettes de soleil à monture dorée), il suffirait que les jeunes travaillent. Ou bien que tout le monde travaille juste un peu.

Travailler juste un peu et avoir du temps pour les loisirs? Ça peut paraître carrément disruptif, mais d'après le livre de Jean-Paul Demoule Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire, c'était un peu le cas déjà dans le paléolithique :

«[…] les chasseurs-cueilleurs qui ont pu être observés avant leur anéantissement ne consacraient en moyenne que trois heures par jour à l'acquisition de leur nourriture, soit vingt et une heures par semaine, le reste du temps étant voué aux loisirs.»

Et il ajoute, qu'en termes de richesse relative, nous ne sommes pas avantagés :

«Si l'on considère que nous travaillons toute la journée, essentiellement pour survivre, les loisirs n'occupant qu'une place restreinte et la fameuse semaine de 35 heures restant un acquis fragile et réservé à peu de pays, il est indéniable que l'abondance relative des chasseurs-cueilleurs était bien supérieure à la nôtre, nous qui vivons des produits de l'agriculture. C'est là plus qu'un aimable paradoxe.»

Dans un monde où le bang for the buck semble être le critère ultime pour juger de l'utilité de toute activité, on peut dire qu'on a besoin de réformes et de modernisation dans cette affaire.

Sur le même sujet, Yuval Noah Harari, dans Sapiens; une brève histoire de l'humanité, parle carrément d'escroquerie à propos de la révolution agricole, quand il explique que :

En synthèse, la révolution agricole bénéficia l'espèce, mais pas les individus : les champs de blé, permettent de nourrir plus de monde que les plantes sauvages, mais ces individus ont des conditions de vie moins bonnes. Cela marche à long terme, parce que c'est une réussite pour l'espèce (plus de copies d'ADN), même si les individus sont moins heureux.

Mais le modèle du chasseur-cueilleur rentier n'est plus applicable à notre époque, car nous sommes beaucoup trop nombreux. Il faut donc qu'au moins certains produisent. Demoule, parle même de capitalisme extractionniste qui a perduré jusqu'à nos jours : la pêche en mer et l'extraction de matières premières relèvent d'une logique de prédation identique à celle des chasseurs-cueilleurs du paléolithique. Ce point de vue est en phase avec celui de Harari, qui nous explique que :

«Homo sapiens provoqua l'extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l'homme n'invente la roue, l'écriture ou les outils de fer.»

La 2ème vague d'extinction eut lieu lors de la révolution agricole (la 1ère, lors de la révolution cognitive). La 3ème a lieu maintenant. Les 2 premières extinctions épargnèrent les animaux marins, ce qui ne sera pas le cas actuellement. Mais on s'égare.

Nos ancêtres n'avaient pas les outils de l'économie capitaliste et ne pouvaient donc pas faire fructifier le capital et en faire bénéficier même les sans dents.

Malheureusement, pour chaque théorie économique, il y a toujours des alternatives qui viennent la contredire. Par exemple, Martine Orange dans Médiapart, cite Michel Husson, qui explique que les rendements du capital ne peuvent être élevés que s'il y a peu de détenteurs :

« L'extension de leurs privilèges à d'autres couches sociales impliquerait leur «évaporation». » […] « La valorisation fictive d'actifs financiers, déconnectée de l'économie réelle, ne peut que s'effondrer. »

En fait, il semblerait que le régime actuel pourrait être appelé capitalisme de rente protégé :

«Tout en revendiquant la prise de risques, à des rendements du capital exorbitants et des rémunérations hors norme, le monde financier et les grands groupes ne cessent de réclamer des garanties, des protections, des sécurités. Ils ont installé un capitalisme de rente protégé, normé, contractualisé, qui leur permet de poursuivre les États, mais interdit l'inverse.»

Et donc, il y a bien des rentiers, mais ce sont toujours les mêmes. Et si, au lieu de protéger seulement ce petit groupe sélect nous nous protégions tous ensemble?

Les progrès de l'automatisation (mécanique ou cognitive) devrait permettre de ne pas travailler. Peut-être pas tout de suite, car comme l'explique David Graeber dans Bullshit Jobs, pour l'instant, une partie de l'automatisation du travail fait émerger pas mal d'aliénation dans le travail, où beaucoup de tâches cognitives sont remplacées par des tâches de mise en forme de données pour qu'elles puissent être consommées par les machines :

«Much of the bullshitization of real jobs, I would say, and much of the reason for the expansion of the bullshit sector more generally, is a direct result of the desire to quantify the unquantifiable. To put it bluntly, automation makes certain tasks more efficient, but at the same time, it makes other tasks less efficient. This is because it requires enormous amounts of human labor to render the processes, tasks, and outcomes that surround anything of caring value into a form that computers can even recognize.»

Mais les progrès dans les techniques d'analyse de données permettront de s'affranchir même de ces tâches. Et c'est à ce moment là, que toute activité productive pourra être réalisée par des machines et le travail salarié n'aura plus lieu d'être. Cela permettrait à chacun de décider comment il veut utiliser son temps, son énergie et ses compétences pour rendre service à la société.

Oui, moi aussi j'ai la larme à l'oeil, mais il faut éviter qu'elle nous trouble la vue et nous empêche de voir qu'il nous faudra des sous pour payer nourriture, vêtements et autres biens matériels. Il faut bien – enfin, certains insistent, en tout cas – qu'il y ait un système (les prix) qui limite les excès de consommation de ressources limitées.

Certains capitalistes ont compris la tendance et sont favorables à la mise en place d'un revenu de base :

«Le revenu de base, encore appelé revenu universel ou allocation universelle, est une somme d'argent versée par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation ou absence de travail. L'âge est parfois un critère discriminatif. Ce mode de fonctionnement économique est appliqué dans quelques pays ou à titre expérimental dans certaines zones.»

Il ne faut pas le confondre avec un revenu minimum qui, lui, existe déjà en France, par exemple :

«Le revenu minimum s'appelle Revenu de solidarité active (RSA). Cette allocation a été mise en place le 1er juin 2009, au terme d'une expérimentation dans 34 départements. Cette prestation garantit à ses bénéficiaires, qu'ils soient ou non capables de travailler, un revenu minimum équivalent à de 33 % à 36 % du SMIC.»

À ne pas confondre non plus avec salaire minimum qui, lui, suppose une activité salariée:

«Le salaire minimum, ou salaire minimal, est la rémunération minimale qu'un employeur peut légalement accorder à un employé pour un travail.»

Tous ces dispositifs ont comme objectif d'aider à consommer et de perpétuer le status quo. Encore un autre, qui a une longue histoire, le capital universel, fait pour faire croire qu'on peut tous être des petits capitalistes :

«L'idée du capital universel, encore appelé, capital de départ pour les jeunes ou dotation en capital pour les jeunes, est historiquement celle d'un capital versé à un âge donné, à chacun des jeunes membres d'une communauté pour l'aider à se lancer dans la vie active (ou productive).

Au XXIe siècle, le capital de départ, encore appelé capital universel, capital de base ou capital pour tous, se définirait comme une somme d'argent attribuée par une entité politique à chacun de ses jeunes membres à un âge donné pour l'aider à démarrer dans la vie. C'est, dans une certaine mesure, la transposition à l'échelle de la société de la dot que, dans de nombreuses cultures, les jeunes époux reçoivent de leurs familles à l'occasion du mariage.»

Pour ceux qui seraient frustrés de ne voir que des idées de droite pour faire participer tout le monde à la machine capitaliste, il suffit de changer capital par salaire et le tour est joué. C'est la proposition de Bernard Friot appelée salaire à vie :

«Le "salaire à vie" constitue un mode d'organisation socio-économique principalement théorisé par Bernard Friot qui consiste, en se basant sur la socialisation de la richesse produite, à verser un salaire à vie à tous les citoyens. Ce salaire universel, dont le montant serait attaché à la qualification personnelle et non plus au poste de travail occupé, a été pensé pour reconnaître le statut politique de "producteur de valeur" à l'ensemble des membres d'une communauté. Il aurait pour conséquence mécanique l'abolition du marché du travail, et donc du chômage, en reconnaissant le travail effectué en dehors du cadre d'un emploi.»

Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'une nuance sémantique par rapport à l'idée de revenu de base. Dans celui-ci on garde le business as usual et on donne un pécule à tout le monde pour que même (surtout?) les pauvres avec un emploi précaire continuent à faire tourner la machine du profit capitaliste. Comme le rappellent Fabien Escalona et Romaric Godin, ce type de dispositif peut pousser au consumérisme et être une arme potentielle contre la protection sociale.

Une des critiques principales de ces dispositifs est la remise en cause de la «valeur travail» et son rôle fédérateur dans la société. Selon cette croyance, le travail permet d'organiser le vivre ensemble en assignant une place bien définie à chaque individu qui déterminera son statut et donc le niveau de reconnaissance reçue. Où comme le disait Buckminster Fuller, avoir un job nous donne le droit d'exister :

«We keep inventing jobs because of this false idea that everyone has to be employed at some sort of drudgery because, according to Malthusian Darwinian theory, he must justify his right to exist.»

Ceci ne suppose pas un problème dans un système capitaliste, car celui-ci ne se préoccupe pas de l'utilité de ce qui est produit, seule la possibilité d'en tirer un profit compte :

«Un bien très utile pourra ne pas être produit si l'on ne peut pas en tirer de profit (il suffit de penser aux médicaments qui manquent dans les pays pauvres). Inversement, la publicité et la société de consommation créent tout un tas de besoins et de marchandises d'aucune utilité si ce n'est celle de rémunérer du capital.»

L'utilité du travail ne serait donc pas une bonne motivation? Sa rétribution ne serait pas corrélée à l'utilité? Les profits n'iraient pas à ceux qui produisent, mais à ceux qui «profitent»? En fait, selon Graeber, les travailleurs deviennent de plus et plus productifs sans que les profits ne leur soient destinés. Ces profits servent plutôt à financer des postes inutiles qui seront mieux payés que les vrais travailleurs. Le tout soutenu par une idéologie du management :

«Managerialism has become the pretext for creating a new covert form of feudalism, where wealth and position are allocated not on economic but political grounds—or rather, where every day it's more difficult to tell the difference between what can be considered "economic" and what is "political."»

Essayons de prendre un peu de recul pour distinguer plusieurs notions : emploi salarié, activité productive, activité créatrice, etc. Demoule nous permet d'y voir plus clair :

«La philosophe Hannah Arendt a distingué le travail, imposé pour vivre, de l'œuvre, véritablement créatrice ; de même qu'elle a distingué le temps vide, où l'on ne fait rien d'autre que récupérer sa force de travail, du temps libre, que l'on peut consacrer à son épanouissement personnel. Comme on sait, le mot "travail" vient du latin tripalium, qui désignait un instrument de torture destiné aux esclaves. D'autres civilisations que la nôtre ont beaucoup moins magnifié le travail : pour le bouddhisme , c'est l'accomplissement de soi par la méditation et le détachement qui doit primer. L'écrivain révolutionnaire Paul Lafargue dénonça dans son livre "Le Droit à la paresse" (1880) ce qu'il considérait comme une "folie" : "L'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture" - ce qui le fit d'ailleurs [être] regardé avec une certaine méfiance par le mouvement ouvrier de l'époque.»

Pour revenir aux temps actuels, les crises climatique et de la biodiversité devraient être suffisantes pour nous faire prendre conscience que le fait d'occuper les gens à des tâches productives – et donc polluantes et consommatrices de ressources – sans vraie utilité sociale n'est pas tenable. D'un autre côté, indépendamment de cela, la technologie nous permet d'automatiser la plupart des tâches qui nous occupent, et non pas seulement les tâches mécaniques, mais aussi le travail de journalistes, avocats, médecins, ingénieurs, etc. Et cette fois-ci, la destruction créatrice risque de ne pas avoir lieu. D'après certains, on serait face à un techno-féodalisme où la rente de l'intangible, la monopolisation intellectuelle, feraient que la position dominante de quelques acteurs du numérique ne peut pas être modifiée par la magie des marchés.

Il y a tout de même un peu d'espoir. Ces géants du numérique sont principalement financés par la publicité (80% pour G et 98% pour F). On commence à prendre conscience que cette publicité ne marche pas. Certains prédisent l'éclatement de cette bulle pour les prochaines années. La fiabilité de ces prédictions est bien entendu à prendre avec des pincettes, car elles (les prédictions, pas les pincettes) sont faites avec les mêmes outils qui ont servi à ne pas voir la plupart des crises économiques précédentes. D'un autre côté, ce n'est pas parce que l'on sait que quelque chose n'est pas rentable ou efficace qu'on arrête de l'utiliser (cf. la théorie des Bullshit jobs de Graeber).

Optimisme limité, donc, mais avec la conscience que les 2 options proposées, à savoir : 1) tous rentiers de l'économie numérique 2) tous techno-serfs du féodalisme numérique, découlent de la servitude volontaire.

Soyons donc résolus de ne plus servir.

Tags: fr finance ideas politics
11 Nov 2019

Several tonnes of reasons not to go to IGARSS 2020

As every 10 years, IGARSS will take place in Hawaii in 2020. This time it won’t be in Honolulu as in 2000 and 2010, but in Waikoloa, in the “Big Island”.

I went to Honolulu for the 2 previous events, and it would be nice to go there again, visit another place and meet with colleagues and friends that I don’t see often out of this kind of gathering.

But the issue is that, without falling victim of solastalgia, I find it difficult to justify flying for about 50h for a conference. As most of my colleagues, I have done it plenty of times. Thanks to IGARSS and since 1998, I have been to a lot of interesting places and met brilliant people from the remote sensing community. But I find it ironic that people observing our planet from space and measuring how climate and biodiversity are going astray wouldn’t change their behaviour and reduce their impact.

Every IGARSS has a particular theme. Here are the ones for the previous 6:

In 2020, the theme is Remote Sensing: Global Perspectives for Local Solutions.

One can see that the environment, our living planet, energy etc. are some of the focus of the community who attends these events. This is why the choice of a place which for most of the attendees will need between 12 and 50 hours of travel by plane is questionable. Some may try to get there by other means, but Hawaii is a 6h flight (one way) for everybody.

Let’s do the math. If we assume greenhouse gas emissions of 1/4 tonne CO2 equivalent per hour flying, this is between 3 and 12 tonnes per person (knowing that In order to stop climate change, 0.6 tonnes is the maximum amount of CO2 that can be generated by a single person in a year). Let’s assume an average of 7. IGARSS 2019 in Yokohama had 2600. We can imagine that at least the same amount of people would want to go to Hawaii, although one could argue that Hawaii may attract more people. The calculator says that 18200 tonnes of C02 would be emitted just by flying to IGARSS, that is the maximum amount that 30,000 people can produce in a year if we want to stop climate change.

Of course, this back-of-the-envelope calculation may not be very accurate, but I think that the orders of magnitude are good.

I can only speak for myself, but I don’t think that my contribution to Earth observation that could potentially be used to mitigate climate change and biodiversity degradation is worth the emissions.

Meeting the remote sensing community is useful to advance science and technology, but other ways can be used. The GRSS society has started a new initiative, as announced by its president:

[…] in 2020 we are starting three regional conferences held in locations far from the IGARSS flagship conference. The idea is to help communities that cannot come to IGARSS because of distance, but also because of economic issues or other barriers, and organise dedicated events.

Let’s hope that these events replace the trips to distant venues and do not add up with them!

Tags: eco politics remote-sensing
08 Apr 2015

Lingua Quintae Respublicae

"LQR : la propagande du quotidien"1 est le titre d'un livre d'Éric Hazan qui parle du développement d'une nouvelle langue à laquelle on est exposés en permanence (lisant le journal, écoutant les annonces dans le métro, le courrier en provenance de la Mairie) et "qui chaque jour efface les résistances, les différences, les opinions et travaille à la domestication des esprits". C'est la LQR, pour Lingua Quintae Respublicae.

Hazan explique comment ce langage est une propagande occulte. On pourrait s'attendre à une sorte de complot d'un petit nombre qui organiserait sa diffusion, mais ce n'est pas le cas. Pour Hazan, c'est le résultat d'une communauté de formation (ils sortent des mêmes écoles qui forment les élites de la nation) et d'intérêts des gens qui la forgent et qui la répandent.

Le livre n'est pas une étude scientifique, mais plutôt une liste d'exemples concrets interprétés par l'auteur. Il l'explique lui même ainsi :

N'étant ni linguiste ni philologue, je n'ai pas tenté de mener une étude scientifique de la LQR dans sa forme du XXIe siècle. Mais, le travail d'éditeur m'ayant fait entrer par la petite porte dans le domaine des mots, j'ai relevé dans ce que je lisais et entendais ici et là certaines expressions marquantes de la langue publique actuelle.

Il donne beaucoup d'exemples de substitution de mots par d'autres, en apparence synonymes, comme par exemple, l'utilisation de "problème" à la place de "question" (i.e. question sociale) :

A une question, les réponses possibles sont souvent multiples et contradictoires, alors qu'un problème, surtout posé en termes chiffrés, n'admet en général qu'une solution et une seule. La démonstration, toujours présentée comme objective, obéit à des règles déterminés par des spécialistes.

Aussi, l'utilisation d'anglicismes est analysée :

Dans l'évitement/substitution, le recours aux anglicismes est fréquent. C'est ainsi que préventif, sans doute trop clair, est lentement remplacé par préemptif : "L'idée d'une frappe préemptive [sur les installations nucléaires iraniennes] fait aujourd'hui l'objet d'intenses débats à Tel-Aviv" (Le Monde, 26 novembre 2004). Dans le même registre, la gouvernance a fait son entrée dans la LQR, prenant des parts de marché à gouvernement (trop étatique), à direction (trop disciplinaire), à management (trop technocratique, bien qu'assez ancien dans la novlangue).

Il analyse aussi la présentation de quelque chose comme acquis ou au contraire révolu, selon l'intérêt du moment :

Selon la vulgate néo-libérale, nous vivons dans une société post-industrielle. Faire disparaître l'industrie a bien des avantages : en renvoyant l'usine et les ouvriers dans le passé, on range du même coup les classes et leurs luttes dans le placard aux archaïsmes, on accrédite le mythe d'une immense classe moyenne solidaire et conviviale dont ceux qui se trouvent exclus ne peuvent être que des paresseux ou des clandestins.

Dans le même genre et sur la modernisation il nous propose :

Ce discours et à prendre au sérieux. Dans la stratégie de maintien de l'ordre, son but est double : faire croire que la modernisation est un processus mené dans l'intérêt de tous et qu'il n'y a ni raison ni moyen de s'y opposer; et masquer le fait inquiétant que, parmi l'"élite dirigeante", personne ne sait où l'on va.

Il donne aussi des exemples de mots qui disparaissent de la langue :

Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd'hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag.

Ou des substitutions qui rendent impossibles certaines notions, car le mot substitut n'en permet pas l'usage :

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellente opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n'existe pas d'exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat.

Il y a aussi l'apparition de mots mous qui n'ont presque pas de contenu :

Mais malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés sans le champ sémantique et sous lesquels on n'y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l'analyse et la compréhension.

Et des idées que l'on répète, à la limite de l'endoctrinement (et qui serait donc hérétique de questionner) :

La France pays des droits de l'Homme, la France terre d'accueil, ces expressions récurrentes n'ont été justifiées qu'à des moments historiques très courts : quelques mois pendant la Révolution, quelques semaines pendant la Commune de Paris - dont le ministre du travail était Leo Frankel, un ouvrier allemand, et qui avait confié à deux immigrés polonais la conduite de ses combattants. Le reste du temps – c'est à dire, en somme, presque tout le temps –, les étrangers ont été au mieux harcelés et au pire persécutés, le régime de Vichy et le pouvoir actuel étant allés jusqu'à punir sévèrement l'hébergement de ceux qui étaient/sont en situation "irrégulière".

L'objectif final de la LQR étant de dresser des écrans de fumée sur les sujets importants tout en faisant semblant de s'intéresser à la réalité des gens :

Ce fatras bien-pensant ne fait que confirmer les tendances de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. Un vaste territoire aménagé pour les âmes naïves, où experts, académiciens et autorités spirituelles s'expriment doctement sur le séquençage du génome humain, le transfert des joueurs de football, le traitement des déchets nucléaires ou l'enseignement du français.

En conclusion, un livre intéressant dont le seul point que j'ai trouvé gênant est celui de donner l'impression qu'il s'agit d'un phénomène qui n'existe qu'en France, ce qui, à mon avis, n'est pas le cas.

Si vous faites partie des gens occupés qui n'ont pas le temps de lire, vous pouvez toujours écouter l'émission de D. Mermet dans laquelle Hazan avait participé lors de la sortie du livre.

Footnotes:

1

LQR : la propagande du quotidien, Liber-Raisons d'agir, 2006 (ISBN 2-912107-29-6)

Tags: fr books ideas politics
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