Jordi Inglada
07 May 2021

Comment mon banquier veut m'obliger à me faire surveiller par les GAFAM et tuer des ours polaires

tl;dr1 : Le nouvel mécanisme d'authentification des paiements en ligne risque de déclencher des achats massifs de smart-phones dotés des dernières versions d'Android et iOS, et ceci, parce que les banques le veulent bien.

Quand on fait des achats en ligne et qu'on paye par carte bancaire, la sécurité de la transaction est primordiale. Actuellement, après avoir rentré les informations de la carte bancaire sur le site marchand, on reçoit un SMS avec un code que l'on doit ensuite rentrer sur le site de la banque pour finaliser la transaction. Ce système nous protège en cas de vol de la carte, car le malfrat devrait aussi être en possession de notre téléphone portable pour réaliser le paiement. Cependant, ce système n'est pas infaillible, car on peut se faire voler le téléphone et la carte. Il suffit que le téléphone n'ait pas de système de verrouillage fiable pour que le voleur puisse consulter le SMS avec le code nécessaire pour la transaction. Il est aussi possible d'intercepter des SMS si on s'y connaît un peu.

Afin de rendre la procédure plus robuste, à partir du 15 mai, le code reçu par SMS ne suffira plus et il faudra utiliser un mode d'authentification forte. Cela veut dire qu'il faudra une étape supplémentaire dépendant de quelque chose plus difficile à voler.

La plupart des banques vont privilégier l'utilisation de l'application mobile sur smart-phone. Lors de l'installation de l'application, l'utilisateur rentrera un code fourni par la banque qui active le service de paiements. Ensuite, lors d'un achat, il recevra une notification sur l'application qui lui demandera un mot de passe (que seul l'utilisateur connaît et qui est permanent). Puis l'application enverra la validation à la banque pour confirmer la transaction. De cette façon, si la carte et le téléphone sont volés, la transaction ne peut pas être validée sans connaissance du mot de passe. Certaines versions des applications mobiles pourront permettre l'utilisation de biométrie (empreinte digitale, par exemple) à la place du mot de passe.

Cette solution semble très appropriée, mais elle suppose que les utilisateurs disposent d'un smart-phone adapté. On peut se dire que la plupart de clients de services bancaires qui font des achats en ligne sont équipés du téléphone approprié. Cependant, il s'agit d'une hypothèse grossière, car un smart-phone adapté est un dispositif équipé de la bonne version d'Android ou de iOS (les systèmes d'exploitation – OS – de Google et d'Apple respectivement). Que se passe-t'il si vous avez choisi d'être sobre numériquement et que votre appareil a une version un peu trop ancienne le l'OS? Que se passe-t'il si vous avez choisi de ne pas vous soumettre à la surveillance numérique des GAFAM et que vous avez un appareil équipé d'un OS alternatif (et libre, de préférence)?

Je suis dans un de ces cas. Comme tout un chacun, j'ai cherché conseil sur internet et j'ai trouvé ça :

«Que faire si vous ne souhaitez pas télécharger l’application mobile de votre banque ?

Il conviendra de contacter votre conseiller bancaire qui pourra vous renseigner sur les solutions alternatives mises en place par votre banque : achat d’un appareil pour lire un QR Code ou envoi d’un code par SMS doublé d’un code permanent comme celui pour accéder à son compte en ligne par exemple.»

Je me suis donc retourné (virtuellement, évidemment, gestes barrière obligent) vers mon conseiller bancaire (il n'a pas encore été remplacé par un chat-bot) et lui ai posé la question. Il m'a très gentiment répondu que ma banque allait proposer une alternative pour les clients ne disposant pas de smart-phone adapté. Après plusieurs relances de ma part, il est revenu vers moi avec une solution : ma banque me propose d'acheter (à ma charge!) un boîtier dans lequel on insère la carte bancaire et qui génère un code à rentrer sur le site de la banque lors de chaque paiement.

Au premier abord, j'étais plutôt satisfait. Le boîtier ressemble à une GameBoy et ce côté mi-hipster mi-cyberpunk m'a plu. Le coût modique (à ma charge!!) serait acceptable. Mais plus tard, je me suis dit que ça n'allait pas : je garde le même smart-phone depuis des années pour réduire ma pollution numérique, je me rends ridicule en roulant à vélo non électrique pour protéger la biodiversité, j'utilise du shampooing solide pour être économe en emballages plastiques (et je suis chauve!!!). Je ne vais donc pas être complice de la fabrication d'encore un machin électronique qui n'est pas vraiment nécessaire.

Parce que, en fait, il y a d'autres solutions que ce boîtier ou que l'achat d'un nouveau téléphone qui aurait la bonne version de l'OS espion de Google ou d'Apple.

Une première solution est de coupler le code reçu par SMS à un mot de passe seulement connu de l'utilisateur et que l'on rentre sur le site de la banque lors de l'achat. Mais on pourrait aussi imaginer que la banque fournisse une application installable sur n'importe quel ordiphone. Ça peut sembler fou, mais, si, c'est possible de faire des applications que marchent sur tous les systèmes d'exploitation, sur ordinateur, sur tablette.

Je suis donc revenu vers mon conseiller de la banque pour lui demander confirmation du fait que seulement l'application sur smart-phone et le lecteur GameBoy étaient proposés par son entité.

«Je suis surpris que la seule solution proposée par [le nom de ma banque] soit l'achat d'un dispositif électronique supplémentaire et à la charge du client.

De nombreuses banques proposent aussi l'authentification par mot de passe couplée au code reçu par SMS.

Pouvez-vous me confirmer que [le nom de ma banque] ne propose pas cette solution? Ce serait vraiment dommage, car elle est plus écologique (pas de dispositif électronique supplémentaire) et plus économique.»

C'est là où je me suis dit que j'avais à faire à un chat-bot, parce que sa réponse a été complètement à côté de la plaque :

«Justement, les banques sont dans l'obligation de renforcer la sécurité sur les opérations sensibles, l'envoi de SMS ne suffira plus à partir de fin juin.

D’où la nécessité d'avoir un smartphone ou d'un lecteur»

Il n'a donc pas répondu à la question et m'a donné une argumentation fallacieuse : nécessité de smart-phone ou lecteur de cartes. S'il y a une 3ème option, par définition, les 2 autres ne sont pas nécessaires.

Comme j'avais à faire à un chat-bot, je me suis dit que je pouvais insister sans qu'il se sente harcelé (banker lifes matter, tout de même) :

«Bonjour,

Apparemment, ma question n'était pas claire.

Il y a 3 options proposées par les banques :

  1. une application sur smart-phone qui demande un mot de passe permanent (qui ne change pas à chaque achat) et qui valide la transaction
  2. un lecteur pour la carte qui, après avoir rentré le code de la carte, génère un code à utilisation unique, l'utilisateur rentre ce code sur le site de paiement pour valider la transaction
  3. réception par SMS d'un code à utilisation unique + utilisation d'un mot de passe permanent (que l'utilisateur choisit sur son espace client sur internet, par exemple), les 2 informations sont à rentrer sur le site de paiement pour valider la transaction

J'ai bien compris que [le nom de ma banque] propose les options 1 et 2. Dans mon message précédent, je vous demandais de me confirmer que vous ne proposez pas l'option 3. Vous n'avez pas répondu à cette question.

J'espère que cette fois-ci ma question est claire et que vous pourrez la transmettre au service concerné. Je conçois parfaitement que le sujet de la sécurité informatique ne soit pas de votre ressort.

L'avantage de la 3è option est qu'elle ne nécessite pas de démarche particulière de la part des clients. Je suis persuadé que, à degré de sécurité égal, la satisfaction des clients est sans doute le souci principal de [le nom de ma banque].»

Le dernier paragraphe, était mon test de Turing, car j'avais toujours le doute concernant le chat-bot. La réponse a été claire, ce n'est pas un chat-bot, mais quelqu'un qui se soucie bien peu des clients et qui pourrait donc être facilement remplacé par une IA bon marché :

«Bonjour ,

comme dit précédemment, les deux solutions proposées sont :

Rien d'autre»

Donc, les «solutions» proposées par ma banque (bon, OK, c'est la Caisse d'Épargne) sont, soit l'achat forcé du lecteur GameBoy, soit l'installation d'une application qui demande un smart-phone très récent contrôlé par les GAFAM. Une alternative économe, écologique et non intrusive n'est pas à l'ordre du jour.

On pourrait se dire que le développement logiciel n'est pas le métier d'une banque et donc qu'il est normal qu'ils soient incompétents dans le domaine. Mais en fait, ce serait faux. Les banques ne font que du logiciel, ne vivent que grâce au logiciel. Le monde financier n'est que du logiciel. Et ceux qui développent du logiciel savent qu'il est plus simple de faire un logiciel qui tourne chez soi, dans une infrastructure maîtrisée, plutôt que de faire du logiciel qui tourne chez le client (le smart-phone ici). Donc la raison pour ne pas proposer d'alternative logicielle à l'appli ne peut être qu'un choix délibéré avec des objectifs précis.

Comme le signale 60 millions de consommateurs dans son article récent sur le sujet

«Beaucoup de banques ne communiquent pas sur cette option du code SMS couplé à un mot de passe, et semblent inciter par tous les moyens au téléchargement de leur appli.»

Quel est l'intérêt de nous forcer à utiliser l'application mobile? Nous surveiller? Remplacer complètement les agences? Faire que l'usager s'occupe personnellement de tout gérer au lieu d'embaucher des «conseillers»? Tiens, c'est cohérent avec le remplacement de mon cher conseiller par un chat-bot.

Ou s'agit-t'il simplement de proposer des solutions qui donnent une impression de sécurité (un smart-phone dernier cri, ou un bidule où on insère sa carte pour ceux atteints d'illectronisme) tout en sachant que la plupart d'usagers sont habitués à accepter des technologies qu'ils ne comprennent pas et sur lesquelles ils n'ont aucune prise?

En tout cas, la conséquence de tout ça est l'obsolescence programmée systémique. C'est la même logique qui fait que les anciennes versions de Windows et des OS d'Apple et de Google ne sont plus maintenues, et que les nouvelles versions ne tournent que sur des machines plus puissantes. Et nous en sommes tous complices parce que nous acceptons ça comme si c'était une fatalité.

Et le 16 mai, on changera de smart-phone, parce que grâce aux confinements répétés (et en prévision de ceux à venir), nous avons pris goût aux courses en ligne2 et les ours polaires, ça commence à bien faire.

Merci mon banquier.

Footnotes:

1

Résumé pour ceux souffrant d'un déficit d'attention dû à la consommation de contenu sur Twitter, Instagram et autres réseaux dits sociaux.

Tags: fr freesoftware internet banque
21 Feb 2021

Altruisme efficace et milliardaires philanthropes

J'écoutais un épisode du podcast Making sense dans lequel Sam Harris avait un échange avec William MacAskill sur le sujet de l'altruisme efficace, quand j'ai été incommodé par cette idée : il serait une bonne chose que d'être un milliardaire philanthrope. Est-ce une détestation primaire des riches, ou bien quelque chose de plus complexe?

L'altruisme efficace

Commençons par poser le cadre de la discussion : l'altruisme efficace. Il s'agit d'une approche de la philanthropie visant à maximiser l'efficacité des dons :

Traditionnellement, les évaluations d'organisations caritatives se concentrent sur la minimisation des coûts administratifs en proportion du coût d'un programme. Les altruistes efficaces rejettent cette méthode de mesure, qu'ils considèrent simpliste et erronée. Les altruistes efficaces préfèrent mesurer les résultats obtenus par unité de ressource investie, quelle que soit la part de coûts administratifs.

Il s'agit d'une approche très pragmatique conséquentialiste qui essaye de s'affranchir de toute émotivité liée à la proximité sociale ou géographique des bénéficiaires des dons. Par exemple, il vaudrait mieux donner à des ONG qui s'occupent de lutter contre le paludisme en Afrique que de donner aux Restos du cœur.

L'altruisme devient donc une science et un business avec tout un ensemble d'entités (GiveWell, Future of Humanity Institute, Giving What We Can) qui s'occupent d'établir des listes et des classements des ONG les plus efficaces.

On peut aussi «donner sa carrière», ce qui permet de donner un peu de sens à certains bullshit jobs.

Ce qui pourrait être gênant dans l'altruisme efficace

D'après la présentation qui en est faite dans Wikipédia, «les altruistes efficaces tentent d'identifier l'importance de différentes causes, selon leur potentiel à atteindre des objectifs généraux tels que l'augmentation du bien-être des individus.»

Encore faut-il définir le bien-être des individus. Dans l'altruisme efficace, on parle souvent de sauver des vies, mais il n'est pas sûr que tout individu sauvé du paludisme ou de la malnutrition puisse jouir de bien-être. Si on pousse la logique utilitariste au bout, on pourrait imaginer que la somme totale de bien-être dans le monde augmente quand il n'y a pas d'individu qui souffre et donc, une façon d'éliminer la souffrance est d'éliminer les individus qui souffrent. Heureusement, ce raisonnement digne d'une intelligence artificielle dystopique est exclue par les altruistes efficaces (et de toute façon, la première loi de la robotique nous couvre sur ça aussi).

Mais sans tomber dans ce niveau de cynisme abjecte, on peut légitimement se poser la question de la hiérarchie du bien. Il y a des domaines où la «quantité de bien» est difficile à mesurer et cela n'est pas compatible avec les outils quantitatifs de l'AE :

Les essais contrôlés randomisés occupaient originellement une grande place dans l'évaluation des actions par les altruistes efficaces. Pascal-Emmanuel Gobry, membre du think tank conservateur Ethics and Public Policy Center, met en garde sur l'effet Réverbère : certains domaines, tels que la recherche médicale ou l'aide à la réforme de la gouvernance des pays en développement, ont un rapport coût-efficacité difficile à mesurer par des essais contrôlés. Ils risquent donc d'être sous-évalués par le mouvement de l'altruisme efficace faute de données, indépendamment de leur efficacité réelle. Jennifer Rubenstein, professeur spécialisée en théorie politique, émet elle aussi l'hypothèse d'un altruisme efficace pouvant être biaisé en défaveur des causes difficiles à mesurer. La mesurabilité du bonheur est aussi débattue.

Toujours est-il que les altruistes efficaces considèrent actuellement comme prioritaires l'extrême pauvreté, la souffrance des animaux dans les élevages industriels, et la prise en compte des risques existentiels.

Par contre, un des points appréciables (mais pas apprécié par tout le monde 1) est la non relativité morale : toute vie, qu'elle soit celle d'un proche ou celle d'un inconnu vivant à l'autre bout de la planète, a la même valeur. Le raisonnement va au delà de la dimension géographique et s'étend à la dimension temporelle : les générations futures auraient une valeur morale égale à celle des personnes vivantes dans le présent, ce qui demande de réduire les risques existentiels à l'humanité.

Là, on glisse sur des terrains un peu new age. Si on ne peut, en effet, justifier l'expoliation des ressources physiques et biologiques, on peut se dire que le simple fait de produire des générations futures est en soi un risque existentiel. Mais pas seulement. Cela constitue un acte égoïste qui va faire exister des personnes qui seront exposées à des souffrances. Les altruistes efficaces, s'ils étaient cohérents, devraient s'abstenir de procréer (et peut-être que le reste de l'humanité aussi, mais je m'égare).

La dernière dimension sur laquelle le non relativisme moral de l'AE s'applique est celle des espèces vivantes :

D'autres pensent que, indépendamment de l'espèce de chaque individu, des intérêts égaux devraient mener à une égale considération morale, et travaillent donc à prévenir les souffrances animales, telles que celles causées par l'élevage industriel.

Le dernier point qui fait débat, est celui de l'industrie créée autour de l'AE (voir ci-dessus). En effet, pour être vraiment efficace, l'altruiste moderne a besoin de savoir où placer son argent (et éventuellement son temps si on est jeune et fraîchement diplômé d'une école de commerce de bonne réputation). Une fois que l'impératif moral nous pousse à agir, y penser tout le temps est pénible et angoissant. On peut donc sous-traiter.

Le problème de la philanthropie

Revenons à la question de départ. L'altruisme pouvant être efficace, l'existence de riches philanthropes qui y adhèrent serait une bonne chose.

Qui est le philanthrope?

D'après le Littré, un philanthrope est

celui dont le coeur est porté à aimer les hommes, particulièrement celui qui s'occupe des moyens d'améliorer le sort de ses semblables.

Wikipédia nous dit que le mot philanthropie

[…] désigne une philosophie ou doctrine de vie d'inspiration humaniste émanant d'une catégorie sociale de personnes s'estimant matériellement nanties et mettant la cohésion de l'humanité au premier plan de leurs priorités. Née à la fin du siècle des Lumières, à une époque par conséquent marquée par la déchristianisation et la montée en puissance des États-nations, cette philosophie tient lieu de substitut à la charité chrétienne et préfigure en partie ce que seront plus tard les politiques publiques d'aide sociale, du moins dans des pays comme la France, marqués par la culture laïque (aide assurée directement par l'État ou par le biais de structures déclarées d'utilité publique). Aux États-Unis, nation où la religion chrétienne interfère en revanche toujours beaucoup avec la politique, les pratiques de philanthropie sont particulièrement vivaces.

On voit que cette entrée Wikipédia a besoin d'être actualisée en ce qui concerne la France, mais il est intéressant de voir les liens avec la charité chrétienne. On comprend aussi que n'est pas philanthrope qui veut : seulement les matériellement nantis peuvent l'être. Ils ont donc du mérite, car rien ne les oblige à partager leurs richesses. Si certains sont nantis par le droit divin (l'héritage de la fortune de leurs ancêtres) d'autres le sont devenus par leur travail. En fait, si on applique un peu de transitivité, même la richesse d'un héritier est le fruit du travail (de l'ancêtre) dont l'héritier n'est que l'administrateur. Donc, sans perte de généralité, on peut dire que la position de nanti a été gagnée par le mérite et le travail. En conséquence, le philanthrope a du mérite car c'est un self-made man, même quand il ajoute le prénom de son épouse au sien pour nommer sa fondation.

Le mythe du self-made man

Il y a tout de même un petit problème avec cette notion de self-made man : c'est un mythe. On sait, par exemple, que le lieu de naissance détermine en grande mesure le niveau de revenus. On peut voir ici une étude concernant la Grande Bretagne. Si les disparités entre Londres et Cardiff ne sont pas énormes, on peut imaginer qu'elles sont beaucoup plus importantes entre Seattle et Kampala, par exemple. Et si on y ajoute le capital social, le capital tout court obtenu par héritage, etc. on peut dire que le mérite des riches philanthropes est un peu moins important que ce que l'on a tendance à penser. Mais, quoi qu'il en soit, une fois devenus riches (par leurs mérites ou par leurs privilèges), on ne peut pas leur enlever le mérite de donner une partie de leurs richesses. Ou peut-on?

Nous mettrons de côté le cynisme de ceux qui doutent des motivations des philanthropes … mais en fait, non, car Wikipédia nous dit :

Selon les contextes, la philanthropie est portée par un idéal authentiquement altruiste ou au contraire par le souci de s'insérer dans la bien-pensance de la classe dirigeante, la bourgeoisie, et celui d'en retirer un bénéfice indirect, en termes de reconnaissance sociale. Le mécénat des entreprises est généralement désigné sous le terme de Responsabilité sociétale (ou sociale) et est en partie encadré par la norme ISO 26000.

Mais, essayons tout de même de faire abstraction des motivations (et encore plus des normes ISO) et mettons-nous à la place de ces personnes qui donnent une partie de leur fortune, qui est bien la leur. Elle leur appartient. Même si certains le contestent :

« Le néo-libéralisme a mis fin à l'idée que l'État pouvait être un recours de la société contre les effets désastreux du capitalisme […]. La propriété publique est alors apparue non pas comme une protection du commun, mais comme une forme «collective» de propriété privée réservée à la classe dominante, laquelle pouvait en disposer à sa guise et spolier la population selon ses désirs et ses intérêts. »

Sans vouloir pousser à la révolution (je tiens tout de même à mes petits privilèges de bourgeois), il est tout de même important de ne pas oublier que les capitalistes s'approprient les biens communs. Et donc, entre privilège de départ et usurpation par la suite, la propriété du philanthrope perd un peu de légitimité.

Mais, même si on notre raisonnement est le bon, il n'est pas performatif et le philanthrope est toujours propriétaire de sa fortune.

Mais pourquoi donnerait-il sa fortune aux autres?

Si on remonte suffisamment dans la chaîne de l'héritage (des individus ou des états2) on arrive toujours à un moment où quelqu'un est devenu riche en s'appropriant de façon arbitraire une ressource. Cela a pu être parce que cette ressource n'appartenait à personne, ou bien parce que la force a permis de trancher une dispute.

Pour une analyse sérieuse sur ce sujet, on pourra lire La Part commune - Critique de la propriété privée de Pierre Crétois dont les grandes lignes sont résumées dans cet entretien. On y découvre que la notion de propriété a quatre attributs supposés : son caractère naturel, qu'elle serait le fruit du travail, donc qu'elle sanctionnerait un mérite et l'impossibilité d'interférer dans cette propriété.

Voici la racine de la justification de l'appropriation des choses par le travail :

[…] Locke se demande comment faire pour transformer quelque chose qui a été originellement donné par Dieu à tous en un quelque chose qui est à moi. Le tout, sans solliciter l'avis des autres et de manière moralement irréprochable. Locke estime que puisque l'on est propriétaire de soi-même, il suffit que je mette dans cette chose mon travail, autrement dit quelque chose qui est naturellement à moi pour qu'elle m'appartienne en propre. Dès lors, nul ne peut vouloir se saisir de ce que j'ai travaillé sans se saisir de quelque chose qui est naturellement à moi. C'est le cœur de cette justification morale de l'appropriation privative par le travail.

Il faut donc avoir travaillé pour pouvoir revendiquer la propriété. Encore un argument qui délégitime la fortune de la plupart de nantis. Et nous avons déjà parlé des rentiers dans un autre article.

Mais le plus important, est de comprendre que la propriété n'est pas un droit fondamental, car

[…] un droit fondamental est censé se suffire à lui-même. Or, le droit de propriété a pour justification d'être un instrument au service d'autres droits : la subsistance, l'indépendance, la dignité. Pour cette raison, c'est un droit instrumental et donc secondaire.

Et donc, la fortune du self-made man (de premier ordre ou par transitivité), une fois amputée du pécule nécessaire à la subsistance, l'indépendance et la dignité, devient moins légitime.

Philanthropie et démocratie

Que l'on soit d'accord ou non sur le mérite du philanthrope à avoir amassé sa fortune et a être prêt à la redistribuer et sur la légitimité de toute l'opération, il reste encore un problème avec le modus operandi des philanthropes. Leur fortune leur permet de décider ce qui est bon pour l'humanité.

En effet, le philanthrope choisit où il met son argent. Dès lors, l'utilisation de ces ressources échappe à tout débat démocratique : les ressources sont allouées en fonction des préférences du philanthrope et éventuellement de ses conseillers. Étant donnés les rapports de force qui interviennent, on est plutôt face à un système monarchique et sa cour, et on peut imaginer le peu de poids que des conseillers éclairés peuvent avoir.

Si l'idée de remplacer les monarchies absolutistes pour instaurer des démocraties3 fait partie de la pensée mainstream aujourd'hui, on voit que l'on continue à accepter l'existence de personnes qui, pour le simple fait d'être riches, ont beaucoup plus de poids sur des décisions qui impactent des millions de personnes. C'est un échec qui a des conséquences importantes. Dans l'article Wikipédia sur l'altruisme efficace on peut lire :

L'économiste Daron Acemoglu y affirme que « quand des services importants que l'on attend d'un État sont pris en charge par d'autres entités, il peut devenir plus difficile de construire une relation de confiance entre les citoyens et l'État. »

Ce n'est pas un problème d'argent, c'est un problème politique

Un point qui n'est pas abordé habituellement dans les critiques de l'AE est celui de la faillite des systèmes politiques de gouvernement en place. En effet, si on a besoin de passer par des ONG (où le N veut dire non et le G signifie gouvernemental) est parce que les pouvoirs publics ne veulent-peuvent-savent résoudre les problèmes. On pourrait se dire que, en effet, les pays qui souffrent de paludisme ou de malnutrition ont des gouvernements impuissants (et on évitera de se poser la question du pourquoi de cette situation), mais que cela n'est pas le cas dans les pays dits développés. Mauvaise réponse et voici un contre-exemple4 : San Francisco, endroit placé dans un pays économiquement puissant, où la concentration de hauts et très hauts salaires est sans commune mesure, n'arrive pas à résoudre le problème des sans abri. On pourra rétorquer que les USA ne sont pas l'exemple de la répartition équitable des richesses, mais que dans notre bonne vieille Europe, et qui plus est, dans le pays des droits de l'homme5 et le la révolution6 cela n'arrive pas. En fait, si. Parce que l'argent magique n'existe que pour sauver les banques, les pétroliers et les avionneurs, en face d'un virus incontrôlable, on a demandé à des couturières de travailler gratuitement et les hôpitaux publics ont été obligés de faire la manche :

Des renforts sont nécessaires, dans l'immédiat pour le soutien aux équipes en première ligne et comme pour le lancement des projets de recherche mais aussi dans les semaines à venir, pour continuer à soutenir toutes les initiatives qui auront émergé et les besoins qui resteront non couverts.

Pour cela, nous avons besoin de votre soutien, exceptionnel et immédiat. […] Lancée en 2016, la Fondation de l'AP-HP pour la Recherche mobilise de nouvelles ressources en soutien aux projets menés par les équipes de l'AP-HP et leurs partenaires (Universités, INSERM, Institut Pasteur, etc.). En quatre ans, plus de 2000 donateurs lui ont fait confiance, mobilisant 18 millions € en soutien à plus de 200 équipes, dans tous les domaines (maladie d'Alzheimer, épilepsie, cancer, diabète, maladies rares, etc.).

Si la force de travail existe et l'argent aussi (puisqu'on est capable de faire des dons), on se demande quel est le rôle des pouvoirs politiques si ce n'est pas celui d'organiser la redistribution des ressources (temps et argent) de la façon la plus efficace.

Pour ceux qui croient au mythe de la nécessité des états, il n'y a qu'une façon d'assurer le contrôle démocratique : l'impôt. Malheureusement, les états-nation dont les gouvernements sont élus en simili-démocratie démissionnent et délèguent la gestion de la res publica au bon vouloir d'acteurs économiques sans légitimité démocratique.

Et, comble des démocraties modernes, non seulement on renonce à taxer plus fortement le capital, mais on fait des réductions d'impôts pour ceux qui font des dons, ce qui leur permet d'orienter les dons vers des opérations qui peuvent les enrichir7.

Conclusion

Si on reste à la surface du phénomène, l'altruisme efficace semble une très bonne façon d'utiliser son argent et son temps pour augmenter la quantité de bien-être dans le monde. Si on s'y penche un peu, on peut se poser des questions sur la façon de mesurer ce bien-être et aussi sur l'industrie créée autour de ce mouvement. Mais le point crucial est celui d'accepter que certains puissent décider quelles sont les causes à soutenir et la façon de le faire et ceci cautionné par des pouvoirs politiques qui démissionnaires.

Footnotes:

1

Nous avons évolué vers le besoin de protéger la tribu d'abord

2

Nous parlerons de colonialisme une prochaine fois.

3

même si certaines ont besoin de garder cette figure paternaliste par le biais d'un roi, même élu tous les 5 ou 7 ans

4

Petite précision pour ceux qui étaient confinés le jour du cours d'intro à l'histoire des révolutions scientifiques : un contre-exemple suffit à falsifier une théorie.

5

blanc, hétérosexuel et riche

6

bourgeoise

7

Par exemple, un éditeur de logiciels, peut faire des dons en nature à une ONG qui travaille dans l'éducation au numérique. Les bénéficiaires des actions de l'ONG seront formés aux outils du-dit éditeur de logiciel et seront donc clients potentiels.

Tags: fr philo ideas politics
29 Dec 2020

Nous voulons tous être des rentiers

D'après le Littré, un rentier est un bourgeois qui vit de son revenu, sans négoce, ni industrie. Wikipédia, développe un peu plus et dans son entrée pour rente dit :

«Une rente est, pour un particulier, une somme fixée à l'avance reçue périodiquement (par exemple chaque mois ou chaque année), pour une durée fixée d'avance (rente certaine) ou, éventuellement, pour le reste de sa vie (rente viagère), provenant du patrimoine de ce particulier. Une rente est également définie de façon plus générale comme le revenu provenant d'un patrimoine.»

Malheureusement, dans l'entrée Wikipédia, il n'y a pas de mode d'emploi pour arriver à être un rentier, ce qui est un peu frustrant, il faut l'avouer. Il me semble que, en fonction des modèles auxquels on a été exposé en grandissant, chacun cherche à être rentier à sa façon : un poste de fonctionnaire (peu importe l'administration) si on n'est pas trop attiré par le bling-bling, banquier si on a des tendances sociopathes, politicien professionnel si on a du mal à maîtriser sa libido, ou célébrité dans les cas où le QI ne permet pas autre chose.

Une des recettes miracle qui apparaissent en cherchant un peu sur le web est celle de la communauté FIRE (pour Financial Independence Retire Early), dont l'objectif est

«d'économiser un montant à partir duquel les intérêts générés par les placements fournissent assez d'argent pour supporter les frais de la vie courante.»

La façon d'arriver à économiser suffisamment vite – et que les intérêts générés suffisent jusqu'à la fin de ses jours – est simple : adopter un mode de vie frugal et donc réduire les coûts courants à l'essentiel. À première vue, cela semble intéressant, d'autant plus que la frugalité devrait permettre de réduire son impact écologique. C'est donc du green win-win. On est par conséquent tenté de regarder un peu plus en détail et chercher le piège dans l'affaire.

S'il y a des critiques concernant la viabilité de l'approche (le risque des investissements, la façon de calculer le revenu à long terme, car on parle tout de même de gens qui veulent prendre la retraite à 35 ans), il y en a très peu sur la viabilité du concept à l'échelle d'une société. Si tout le monde adoptait le FIRE, il y aurait peu d'occasions d'investir dans des affaires capitalistes jouteuses. D'un autre côté, on pourrait imaginer que si tout le monde devenait frugal (c'est à dire, plus de banquier sociopathe ou de célébrité à lunettes de soleil à monture dorée), il suffirait que les jeunes travaillent. Ou bien que tout le monde travaille juste un peu.

Travailler juste un peu et avoir du temps pour les loisirs? Ça peut paraître carrément disruptif, mais d'après le livre de Jean-Paul Demoule Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire, c'était un peu le cas déjà dans le paléolithique :

«[…] les chasseurs-cueilleurs qui ont pu être observés avant leur anéantissement ne consacraient en moyenne que trois heures par jour à l'acquisition de leur nourriture, soit vingt et une heures par semaine, le reste du temps étant voué aux loisirs.»

Et il ajoute, qu'en termes de richesse relative, nous ne sommes pas avantagés :

«Si l'on considère que nous travaillons toute la journée, essentiellement pour survivre, les loisirs n'occupant qu'une place restreinte et la fameuse semaine de 35 heures restant un acquis fragile et réservé à peu de pays, il est indéniable que l'abondance relative des chasseurs-cueilleurs était bien supérieure à la nôtre, nous qui vivons des produits de l'agriculture. C'est là plus qu'un aimable paradoxe.»

Dans un monde où le bang for the buck semble être le critère ultime pour juger de l'utilité de toute activité, on peut dire qu'on a besoin de réformes et de modernisation dans cette affaire.

Sur le même sujet, Yuval Noah Harari, dans Sapiens; une brève histoire de l'humanité, parle carrément d'escroquerie à propos de la révolution agricole, quand il explique que :

En synthèse, la révolution agricole bénéficia l'espèce, mais pas les individus : les champs de blé, permettent de nourrir plus de monde que les plantes sauvages, mais ces individus ont des conditions de vie moins bonnes. Cela marche à long terme, parce que c'est une réussite pour l'espèce (plus de copies d'ADN), même si les individus sont moins heureux.

Mais le modèle du chasseur-cueilleur rentier n'est plus applicable à notre époque, car nous sommes beaucoup trop nombreux. Il faut donc qu'au moins certains produisent. Demoule, parle même de capitalisme extractionniste qui a perduré jusqu'à nos jours : la pêche en mer et l'extraction de matières premières relèvent d'une logique de prédation identique à celle des chasseurs-cueilleurs du paléolithique. Ce point de vue est en phase avec celui de Harari, qui nous explique que :

«Homo sapiens provoqua l'extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l'homme n'invente la roue, l'écriture ou les outils de fer.»

La 2ème vague d'extinction eut lieu lors de la révolution agricole (la 1ère, lors de la révolution cognitive). La 3ème a lieu maintenant. Les 2 premières extinctions épargnèrent les animaux marins, ce qui ne sera pas le cas actuellement. Mais on s'égare.

Nos ancêtres n'avaient pas les outils de l'économie capitaliste et ne pouvaient donc pas faire fructifier le capital et en faire bénéficier même les sans dents.

Malheureusement, pour chaque théorie économique, il y a toujours des alternatives qui viennent la contredire. Par exemple, Martine Orange dans Médiapart, cite Michel Husson, qui explique que les rendements du capital ne peuvent être élevés que s'il y a peu de détenteurs :

« L'extension de leurs privilèges à d'autres couches sociales impliquerait leur «évaporation». » […] « La valorisation fictive d'actifs financiers, déconnectée de l'économie réelle, ne peut que s'effondrer. »

En fait, il semblerait que le régime actuel pourrait être appelé capitalisme de rente protégé :

«Tout en revendiquant la prise de risques, à des rendements du capital exorbitants et des rémunérations hors norme, le monde financier et les grands groupes ne cessent de réclamer des garanties, des protections, des sécurités. Ils ont installé un capitalisme de rente protégé, normé, contractualisé, qui leur permet de poursuivre les États, mais interdit l'inverse.»

Et donc, il y a bien des rentiers, mais ce sont toujours les mêmes. Et si, au lieu de protéger seulement ce petit groupe sélect nous nous protégions tous ensemble?

Les progrès de l'automatisation (mécanique ou cognitive) devrait permettre de ne pas travailler. Peut-être pas tout de suite, car comme l'explique David Graeber dans Bullshit Jobs, pour l'instant, une partie de l'automatisation du travail fait émerger pas mal d'aliénation dans le travail, où beaucoup de tâches cognitives sont remplacées par des tâches de mise en forme de données pour qu'elles puissent être consommées par les machines :

«Much of the bullshitization of real jobs, I would say, and much of the reason for the expansion of the bullshit sector more generally, is a direct result of the desire to quantify the unquantifiable. To put it bluntly, automation makes certain tasks more efficient, but at the same time, it makes other tasks less efficient. This is because it requires enormous amounts of human labor to render the processes, tasks, and outcomes that surround anything of caring value into a form that computers can even recognize.»

Mais les progrès dans les techniques d'analyse de données permettront de s'affranchir même de ces tâches. Et c'est à ce moment là, que toute activité productive pourra être réalisée par des machines et le travail salarié n'aura plus lieu d'être. Cela permettrait à chacun de décider comment il veut utiliser son temps, son énergie et ses compétences pour rendre service à la société.

Oui, moi aussi j'ai la larme à l'oeil, mais il faut éviter qu'elle nous trouble la vue et nous empêche de voir qu'il nous faudra des sous pour payer nourriture, vêtements et autres biens matériels. Il faut bien – enfin, certains insistent, en tout cas – qu'il y ait un système (les prix) qui limite les excès de consommation de ressources limitées.

Certains capitalistes ont compris la tendance et sont favorables à la mise en place d'un revenu de base :

«Le revenu de base, encore appelé revenu universel ou allocation universelle, est une somme d'argent versée par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation ou absence de travail. L'âge est parfois un critère discriminatif. Ce mode de fonctionnement économique est appliqué dans quelques pays ou à titre expérimental dans certaines zones.»

Il ne faut pas le confondre avec un revenu minimum qui, lui, existe déjà en France, par exemple :

«Le revenu minimum s'appelle Revenu de solidarité active (RSA). Cette allocation a été mise en place le 1er juin 2009, au terme d'une expérimentation dans 34 départements. Cette prestation garantit à ses bénéficiaires, qu'ils soient ou non capables de travailler, un revenu minimum équivalent à de 33 % à 36 % du SMIC.»

À ne pas confondre non plus avec salaire minimum qui, lui, suppose une activité salariée:

«Le salaire minimum, ou salaire minimal, est la rémunération minimale qu'un employeur peut légalement accorder à un employé pour un travail.»

Tous ces dispositifs ont comme objectif d'aider à consommer et de perpétuer le status quo. Encore un autre, qui a une longue histoire, le capital universel, fait pour faire croire qu'on peut tous être des petits capitalistes :

«L'idée du capital universel, encore appelé, capital de départ pour les jeunes ou dotation en capital pour les jeunes, est historiquement celle d'un capital versé à un âge donné, à chacun des jeunes membres d'une communauté pour l'aider à se lancer dans la vie active (ou productive).

Au XXIe siècle, le capital de départ, encore appelé capital universel, capital de base ou capital pour tous, se définirait comme une somme d'argent attribuée par une entité politique à chacun de ses jeunes membres à un âge donné pour l'aider à démarrer dans la vie. C'est, dans une certaine mesure, la transposition à l'échelle de la société de la dot que, dans de nombreuses cultures, les jeunes époux reçoivent de leurs familles à l'occasion du mariage.»

Pour ceux qui seraient frustrés de ne voir que des idées de droite pour faire participer tout le monde à la machine capitaliste, il suffit de changer capital par salaire et le tour est joué. C'est la proposition de Bernard Friot appelée salaire à vie :

«Le "salaire à vie" constitue un mode d'organisation socio-économique principalement théorisé par Bernard Friot qui consiste, en se basant sur la socialisation de la richesse produite, à verser un salaire à vie à tous les citoyens. Ce salaire universel, dont le montant serait attaché à la qualification personnelle et non plus au poste de travail occupé, a été pensé pour reconnaître le statut politique de "producteur de valeur" à l'ensemble des membres d'une communauté. Il aurait pour conséquence mécanique l'abolition du marché du travail, et donc du chômage, en reconnaissant le travail effectué en dehors du cadre d'un emploi.»

Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'une nuance sémantique par rapport à l'idée de revenu de base. Dans celui-ci on garde le business as usual et on donne un pécule à tout le monde pour que même (surtout?) les pauvres avec un emploi précaire continuent à faire tourner la machine du profit capitaliste. Comme le rappellent Fabien Escalona et Romaric Godin, ce type de dispositif peut pousser au consumérisme et être une arme potentielle contre la protection sociale.

Une des critiques principales de ces dispositifs est la remise en cause de la «valeur travail» et son rôle fédérateur dans la société. Selon cette croyance, le travail permet d'organiser le vivre ensemble en assignant une place bien définie à chaque individu qui déterminera son statut et donc le niveau de reconnaissance reçue. Où comme le disait Buckminster Fuller, avoir un job nous donne le droit d'exister :

«We keep inventing jobs because of this false idea that everyone has to be employed at some sort of drudgery because, according to Malthusian Darwinian theory, he must justify his right to exist.»

Ceci ne suppose pas un problème dans un système capitaliste, car celui-ci ne se préoccupe pas de l'utilité de ce qui est produit, seule la possibilité d'en tirer un profit compte :

«Un bien très utile pourra ne pas être produit si l'on ne peut pas en tirer de profit (il suffit de penser aux médicaments qui manquent dans les pays pauvres). Inversement, la publicité et la société de consommation créent tout un tas de besoins et de marchandises d'aucune utilité si ce n'est celle de rémunérer du capital.»

L'utilité du travail ne serait donc pas une bonne motivation? Sa rétribution ne serait pas corrélée à l'utilité? Les profits n'iraient pas à ceux qui produisent, mais à ceux qui «profitent»? En fait, selon Graeber, les travailleurs deviennent de plus et plus productifs sans que les profits ne leur soient destinés. Ces profits servent plutôt à financer des postes inutiles qui seront mieux payés que les vrais travailleurs. Le tout soutenu par une idéologie du management :

«Managerialism has become the pretext for creating a new covert form of feudalism, where wealth and position are allocated not on economic but political grounds—or rather, where every day it's more difficult to tell the difference between what can be considered "economic" and what is "political."»

Essayons de prendre un peu de recul pour distinguer plusieurs notions : emploi salarié, activité productive, activité créatrice, etc. Demoule nous permet d'y voir plus clair :

«La philosophe Hannah Arendt a distingué le travail, imposé pour vivre, de l'œuvre, véritablement créatrice ; de même qu'elle a distingué le temps vide, où l'on ne fait rien d'autre que récupérer sa force de travail, du temps libre, que l'on peut consacrer à son épanouissement personnel. Comme on sait, le mot "travail" vient du latin tripalium, qui désignait un instrument de torture destiné aux esclaves. D'autres civilisations que la nôtre ont beaucoup moins magnifié le travail : pour le bouddhisme , c'est l'accomplissement de soi par la méditation et le détachement qui doit primer. L'écrivain révolutionnaire Paul Lafargue dénonça dans son livre "Le Droit à la paresse" (1880) ce qu'il considérait comme une "folie" : "L'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture" - ce qui le fit d'ailleurs [être] regardé avec une certaine méfiance par le mouvement ouvrier de l'époque.»

Pour revenir aux temps actuels, les crises climatique et de la biodiversité devraient être suffisantes pour nous faire prendre conscience que le fait d'occuper les gens à des tâches productives – et donc polluantes et consommatrices de ressources – sans vraie utilité sociale n'est pas tenable. D'un autre côté, indépendamment de cela, la technologie nous permet d'automatiser la plupart des tâches qui nous occupent, et non pas seulement les tâches mécaniques, mais aussi le travail de journalistes, avocats, médecins, ingénieurs, etc. Et cette fois-ci, la destruction créatrice risque de ne pas avoir lieu. D'après certains, on serait face à un techno-féodalisme où la rente de l'intangible, la monopolisation intellectuelle, feraient que la position dominante de quelques acteurs du numérique ne peut pas être modifiée par la magie des marchés.

Il y a tout de même un peu d'espoir. Ces géants du numérique sont principalement financés par la publicité (80% pour G et 98% pour F). On commence à prendre conscience que cette publicité ne marche pas. Certains prédisent l'éclatement de cette bulle pour les prochaines années. La fiabilité de ces prédictions est bien entendu à prendre avec des pincettes, car elles (les prédictions, pas les pincettes) sont faites avec les mêmes outils qui ont servi à ne pas voir la plupart des crises économiques précédentes. D'un autre côté, ce n'est pas parce que l'on sait que quelque chose n'est pas rentable ou efficace qu'on arrête de l'utiliser (cf. la théorie des Bullshit jobs de Graeber).

Optimisme limité, donc, mais avec la conscience que les 2 options proposées, à savoir : 1) tous rentiers de l'économie numérique 2) tous techno-serfs du féodalisme numérique, découlent de la servitude volontaire.

Soyons donc résolus de ne plus servir.

Tags: fr finance ideas politics
14 Nov 2020

La science, les médias et le virus

Mi octobre, l'émission La Méthode Scientifique sur France Culture était dédiée au traitement de la science dans les médias faisant ainsi écho à une tribune publiée dans Libération où des scientifiques appelaient leurs pairs à mettre de l'humilité dans le débat médiatique lié à la pandémie de SARS-CoV-2.

À la lecture de la tribune et suite à l'écoute de l'émission, on constate que les médias1 déterminent qui sont les experts sanitaires. Ils donnent le même poids à un commentateur professionnel («je ne suis pas médecin, mais …») qu'aux vrais experts et ne font pas la distinction entre un médecin clinicien, un épidémiologiste ou un virologue. Ceci n'est pas nouveau, évidemment, et c'est une pratique courante sur d'autres sujets sans base scientifique comme la finance, par exemple.

Comme le dit Étienne Klein, qui participait à l'émission, dans son tract Le goût du vrai:

[…] avoir un avis n'équivaut nullement à connaître la justesse ou la fausseté d'un énoncé scientifique. Les revues scientifiques ne sont certes pas parfaites – il leur arrive de publier des articles contenant des erreurs ou présentant des conclusions biaisées –, mais ni Twitter ni Facebook n'ont vocation à concurrencer Nature, encore moins à en tenir lieu, comme ils tendent parfois à le faire ces derniers temps.

Les scientifiques seraient tombés dans le piège du quart d'heure de célébrité. Ceci n'est pas étonnant vu qu'ils sont déjà des friands usagers des moyens de l'économie de l'attention pour optimiser les métriques utilisées pour les évaluations de carrière. Mais on peut aussi penser qu'il y a des raisons plus nobles à ce comportement, comme une vraie intention de se rendre utiles dans la crise, voire vouloir montrer que la science est utile et qu'elle doit être soutenue par les pouvoirs publics.

Ce n'est pas de l'élitisme que de dire que la plupart de citoyens (y compris ceux avec beaucoup de diplômes) ne savent pas comment fonctionne la science. Pour citer encore E. Klein :

Comme tout un chacun, les scientifiques peuvent se tromper, subir l'influence des idéologies ou des lobbys, parfois même tricher, de sorte que leurs déclarations quant à la vérité de tel ou tel résultat ne sauraient être prises pour argent comptant. Toujours est-il que, dans leur champ de compétences, ils en savent plutôt davantage que ceux qui en savent moins. Pardon pour le truisme.

Pour arriver à des éléments de réponse fiables, la science se base sur une méthode qui travaille souvent par réfutation d'hypothèses, et donc, par construction, la travail du scientifique est d'essayer de mettre en défaut le status quo. Le débat scientifique est donc nécessaire. C'est ce que Popper (et j'emprunte encore la référence à E. Klein) appelait « la coopération amicalement hostile des citoyens de la communauté du savoir ».

La mise au premier plan du débat scientifique serait utile si le public avait les outils et le temps de digérer toute l'information disponible. C'est donc aux médias (s'ils veulent aller au delà de la captation de l'audimat) de faire le travail d'explication. Au lieu de ça, certains font plutôt le contraire et brouillent le discours. Voici un exemple (encore tiré du livre de Klein) :

Le 5 avril dernier, alors qu'aucune étude thérapeutique n'avait encore eu le temps d'aboutir, Le Parisien publiait les résultats d'un sondage abracadabrantesque. À la question : « D'après vous, tel médicament est-il efficace contre le coronavirus ? », 59 % des personnes interrogées répondaient oui, 20 % non. Seuls 21 % des sondés déclaraient qu'ils ne savaient pas. L'immense majorité (80 %) affirmait donc savoir ce que personne ne savait encore…

Pourquoi en arriver là? Pourquoi ne pas traiter les sujets avec nuance, pédagogie et profondeur? Probablement parce que cela demande du temps et du travail et qu'il y a toujours le risque de perdre du temps de cerveau disponible. Il est beaucoup plus efficace de créer du faux débat avec une bonne dose de clash, céder à la tyrannie de l'urgence et créer du faux scoop, même si les spectateurs s'en moquent. Pousser donc les scientifiques à donner des réponses simples et courtes (entre 2 coupures publicité), comme s'ils répondaient au sondage cité ci-dessus, résulte en une absence de nuance et de raisonnement et font confondre l'avis du scientifique avec ses espoirs de citoyen.

Comme le disait Chomsky dans On archism, imposer la concision est une technique de propagande :

In fact, the structure of the news production system is, you can't produce evidence. There's even a name for it—I learned it from the producer of Nightline, Jeff Greenfield. It's called “concision.” He was asked in an interview somewhere why they didn't have me on Nightline. First of all, he says, “Well, he talks Turkish, and nobody understands it.” But the other answer was, “He lacks concision.” Which is correct, I agree with him. The kinds of things that I would say on Nightline, you can't say in one sentence because they depart from standard religion. If you want to repeat the religion, you can get away with it between two commercials. If you want to say something that questions the religion, you're expected to give evidence, and that you can't do between two commercials. So therefore you lack concision, so therefore you can't talk.

I think that's a terrific technique of propaganda. To impose concision is a way of virtually guaranteeing that the party line gets repeated over and over again, and that nothing else is heard.

Et comme le disait récemment Frédéric Lordon, les vrais intellectuels passent mal à la télé :

L'accès régulier aux grands médias est par soi un indicateur de la manière dont ceux qui en bénéficient vont y tenir la « fonction intellectuelle » : d'une manière factice qui contredit la fonction intellectuelle puisque la fonction intellectuelle est essentiellement fonction critique, et que l'accès régulier aux grands médias a pour condition implicite de n'y tenir qu'une fonction de ratification, ou bien de fausse critique. La ratification, ce sont tous les experts qui viennent dire sous des formes variées le bien-fondé général de l'ordre social comme il est, et la nécessité d'en opérer quelques réglages pour qu'il soit encore meilleur.

On pourrait se dire que dans le cas des questions scientifiques il n'y a pas de ligne du parti, mais quand on essaye de faire croire que les masques ne sont pas utiles, ou que l'on ne se contamine que dans la sphère privée, on peut se poser la question de pourquoi il n'est pas de l'intérêt de certains que ceux qui regardent comprennent. Même si la façon de masquer l'incompétence de ceux qui sont aux manettes, ainsi que leur niveau de cynisme, est variable en fonction des pays, il est intéressant d'écouter cet épisode du podcast «Making Sense» de Sam Harris pour avoir des éléments de réponse.

Au delà de toute tentative de manipulation de la vérité, il y a les biais cognitifs dont nous tous sommes victimes. Nous développons tous des stratagèmes pour ne pas croire ce que nous savons si ce savoir nous dérange.

La science est lente par nature, et malgré tout, on avance très vite dans la connaissance du virus. Le débat scientifique répond à de règles qui servent justement à éviter les biais cognitifs. Mais si les scientifiques eux-mêmes tombent dans le piège de la recherche de la reconnaissance immédiate et des effets de communication, comme c'est le cas des politiques et des journalistes, il risque d'y avoir deux effets très négatifs.

D'abord, les citoyens feront de moins en moins confiance à ces scientifiques qui semblent ne pas se mettre d'accord et changent d'avis en permanence. Et, deuxièmement, le bénéfice que la société pourrait tirer de leurs découvertes n'aura pas lieu parce que, à l'ère de la post-vérité chacun a tendance à faire son marché parmi les opinions disponibles, sans que cela ait besoin de passer le contrôle qualité de la réalité, ou comme le disait R. Feynman :

For a successful technology, reality must take precedence over public relations, for Nature cannot be fooled.

Richard P. Feynman

Footnotes:

1

terme utilisé pour dé-responsabiliser les individus journalistes

Tags: fr science medias
25 Oct 2020

Sérendipité, productivité et télétravail

La pandémie a permis (obligé?) l'expérimentation à grande échelle du télétravail. Beaucoup de gens faisaient déjà du télétravail avant, non pas seulement comme un substitut de ce qui était fait dans les locaux de leur entreprise, mais aussi comme un complément (ramener du travail à la maison, travail pendant les déplacements professionnels de courte ou de moyenne durée). Mais dès le début du confinement, il a fallu mettre en place des outils de «communication», non, plutôt de «collaboration» pour pallier le manque d'interaction quotidienne.

Le résultat a été un recours précipité et sans esprit critique à des services de messagerie instantanée et visio-conférence pour générer des interactions non indispensables pour le déroulement normal du travail.

Certains ont attribué cela à un manque de confiance de la part des managers qui ne seraient pas formés à gérer ce genre de situations.

D'autres, ont justifié le besoin de ces outils pour favoriser la sérendipité et le brassage d'idées, malgré le fait qu'il est démontré que les interruptions et les échanges permanents son négatifs pour la productivité. En effet, la plupart des gens vivent mal les interruptions, dont la plupart ont lieu quand on est physiquement au travail. En effet, ces interruptions ont l'inconvénient de ne pas pouvoir être mises en mode avion. D'ailleurs, il existe un sens de la culpabilité associé au fait de désactiver les notifications dans les outils de «collaboration».

À l'inverse, une bonne hygiène dans la gestion de ces outils résulte en une augmentation de l'efficacité par rapport au travail en présentiel (ou par rapport au télétravail qui essaie de simuler le présentiel).

En fait, cette sacro-sainte sérendipité a vraiment du mal à marcher aussi bien qu'on le voudrait et des efforts importants (avec les budgets associés) sont déployés par les entreprises pour concevoir des locaux lui permettant de s'exprimer. Oui, on en est là.

Si on peut comprendre que certains aient besoin d'interaction fréquente, il semble peu approprié de vouloir imposer ce mode de travail à tout le monde. Mais, malheureusement, on peut s'attendre à ce que des startupeurs se positionnent sur le créneau de la e-serendipity. Déjà, les CIO (les DSI du monde d'avant) se frottent les mains en voyant venir des augmentations de leurs budgets.

Ces effets de mode dans un workplace où les promotions et la reconnaissance passent de plus en plus par le présentéisme (contemplatif o stratégique) et la visibilité (physique ou numérique) contraste avec des analyses moins sexies. En effet, il semblerait que les rencontres fortuites ne mènent qu'à des vraies collaborations que par un travail approfondi. Ce travail conjoint approfondi nécessite la co-présence, mais organisée et en évitant la culture du ASAP, le FOMO et le changement continu de contexte.

En gros, il faudrait éviter le travail superficiel composé de réunions d'information descendante, les échanges sur la messagerie instantanée, les appels téléphoniques non programmés, etc. On pourrait aussi apprendre la collaboration asynchrone, ce qui permettrait de sortir de la tradition orale où la mémoire des équipes est perdue, mais aussi de respecter le rythme de chacun.

Vaste programme …

Tags: rant fr productivity meetings
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