Pseudo-soins pour alimenter le front

J’ai écouté récemment une conférence donnée par Nicolas Pinsault et organisée par les Amis du Monde Diplomatique dont le titre est “Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur les thérapies manuelles”. Il s’agit aussi du titre du livre que N. Pinsault a co-écrit avec R. Monvoisin1 sur le sujet.

Je m’attendais à un récit démontant toutes ces techniques basées dites alternatives, douces ou naturelles qui sont tellement à la mode actuellement et qui font partie de la renaissance de la mouvance New Age à laquelle on assiste (avec consternation, j’espère). Mais le point de vue adopté est plutôt celui de donner les outils et la méthode pour que tout un chacun puisse se faire sa propre idée.

Il parle de méthode scientifique, irréfutabilité (citant Popper et Dr. House), rasoir d’Occam, etc. Des choses que toute personne avec une légère formation scientifique devrait connaître (même si, comme scientifique, je préfère Heisenberg à House), mais ça ne fait jamais de mal de les rappeler, car nous avons tous tendance à laisser notre esprit critique dans un tiroir du bureau en partant le soir pour regarder le 20h.

J’ai trouvé le discours de Pinsault un peu gênant par moments à cause de l’impartialité frôlant le relativisme, mais finalement je pense que c’est extrêmement intelligent car c’est la seule façon de ne pas braquer ceux qui sont crédules et supportent mal les crises de foi(e). Et on sent le vécu chez lui.

Il est intéressant d’écouter que la plupart des consultations chez les professionnels de santé (médecins, kinés, etc.) sont complètement inutiles du point de vue thérapeutique : on consulte au moment du pic des symptômes (ça ne peut qu’aller mieux ensuite), la plupart des pathologies disparaissent avec le temps, qu’on les traite ou pas, ou sont cycliques (ce n’est pas le traitement qui les fait disparaître, ni l’absence de traitement qui les fait revenir).

Son explication de l’effet placebo est particulièrement claire et permet de comprendre qu’il est toujours là, même en présence d’un traitement vraiment efficace.

Il donne aussi une liste des facteurs qui contribuent à l’efficacité d’un praticien ou d’un traitement : le prix, la longueur de la liste d’attente, le côté naturel ou tradition (la sagesse et la barbe blanche), le nom de la molécule (la vigueur du Niagara), etc.

Dans la partie débat de la conférence, la discussion prend une tournure politique tout à fait attendue étant donné le public et le cadre de la conférence.

Un sujet très intéressant est celui du lien entre la reconnaissance officielle de certaines thérapies alternatives (mais sans reconnaissance des praticiens en tant que professionnels de santé) et la privatisation du système de santé.

Pinsault donne l’exemple du remboursement des consultations d’ostéopathie par les mutuelles (qu’il insiste d’appeler assurances complémentaires privées). L’objectif serait de faire basculer une grande partie des soins de kinésithérapie (donc remboursés) vers l’ostéopathie (non remboursée par la sécurité sociale, mais prise en charge par les mutuelles). Le nombre de kinés étant limité (numerus clausus) et le nombre d’ostéopathes croissant à vue d’oeil (/far west/2), les patients auront de moins en moins le choix.

Il y a aussi une réflexion intéressante sur la recherche individuelle du bien-être via ces médecines alternatives (et le yoga, la méditation et tout le panel) et le système capitaliste. Pour Pinsault, beaucoup de pathologies actuelles sont liées au stress au travail (qui a remplacé l’augmentation des cadences de production dans une société post-industrielle) et au mode de vie subi dans un système capitaliste. Il y aurait donc des solutions politiques à mettre en place, mais nous en sommes détournés par la recherche de solutions individuelles (nombrilisme de la “pleine conscience“).

Pinsault rappelle que la profession de kiné a été crée en France suite aux besoins engendrés par la première guerre mondiale. Il finit par dire que le boulot consiste aujourd’hui aussi à renvoyer les gens au front, même si celui-ci n’est plus le même.

Footnotes:

1

Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin, “Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur les thérapies manuelles”, Presses Universitaires de Grenoble 2014, 308 pages. ISBN : 978-2706118586

2

Surtout à Saint-Germain-en-Laye (qui est bien à l’ouest de Paris). En tout cas, ce sont des propos tenus par un des auditeurs.