All posts by Jordi

Compétitivité vs bien commun

Dans un billet précédent j’ai relayé un appel hippie à la solidarité (peace and love, yo!) et à la fin, je renvoyais vers des propositions concrètes faites dans L’économie citoyenne : un nouveau mouvement a vu le jour1 de Christian Felber.

Avant de lister quelques unes de ces propositions concrètes, il peut être utile de détailler un peu quelques éléments concernant la notion de compétitivité dont on parle en permanence. Je reprends ici quelques notes prises lors de la lecture d’un ouvrage de Riccardo Petrella2 sur ce sujet.

Même si ce livre date de 1997, il est malheureusement toujours d’actualité. Un des premiers constats qui y sont faits est celui du fait qu’il est difficile de parler d’intérêt général et de bien commun, et d’agir en conséquence :

Où est, par exemple, l’intérêt général dans les politiques actuelles des télécommunications, dont les principaux mots d’ordre sont la libéralisation totale des marchés, la déréglementation du secteur et la privatisation de la plupart des activités et des services? Et cela dans le but exclusif d’assurer la plus grande compétitivité possible entre les entreprises (voir les nations), pour gagner des quotes-parts de marché toujours plus grandes au détriment des autres entreprises (et des autres nations).

Si en 1997 ceci concernait surtout les télécommunications, depuis cette stratégie s’est appliquée à l’eau, la santé, l’éducation et bien d’autres domaines qui sont beaucoup plus sensibles.

Il critique aussi l’hypocrisie des pays du G7 (devenu G8, puis G7 à nouveau) qui sous prétexte de favoriser la coopération au plus haut sommet et la définition d’objectifs communs, s’intéressent à leur croissance économique, leur compétitivité, leur richesse.

D’après Petrella, la priorité accordée aux valeurs et aux critères de l’économie de marché s’est traduite par l’affirmation d’une double culture :

  • La culture de la conquête : le monde a été réduit à une série de marchés à conquérir; ce qui importe est de gagner. Dans un tel contexte, d’autres valeurs et critères n’ont qu’une place secondaire.
  • La culture de l’outil : ce qui compte n’est plus l’Homme, la personne humaine, mais l’efficacité et la rentabilité de l’instrument (l’ordinateur, la monnaie unique …), de l’objet/marchandise (l’automobile, le téléphone mobile …), du système (le marché financier, les super-autoroutes de l’information …). La personne humaine, elle, est devenue une ressource, la “ressource humaine”, au même titre que les ressources naturelles, énergétiques, technologiques et financières.

Il soutien que ceux qui affirment que pour redistribuer la richesse, il faut d’abord la produire, se trompent ou défendent une conception élitiste et inégalitaire de la société. Cette thèse serait issue des couches sociales les plus favorisées. Et le fait de croire que la redistribution par les libres forces du marché se fera également dans l’intérêt de l’ensemble de la population, en faveur du bien commun s’est avéré faux.

Il parle aussi du Welfare State et rappelle que son principe inspirateur du n’a pas été la promotion d’une redistribution nouvelle de la richesse pour permettre au plus grand nombre de “citoyens” de devenir des consommateurs solvables, comme certains semblent vouloir le croire.

Selon lui, le développement des nouvelles technologies, aurait été utilisé comme argument principal pour expliquer et justifier la prétendue obsolescence de l’État et, à l’opposé, la prétendue force innovatrice du marché.

Petrella propose une image intéressante, celle des Nouvelles Tables de la Loi qui se seraient imposées ces quarante dernières années à l’ensemble de l’humanité. D’après la mythologie chrétienne, l’Alliance fut un pacte entre Dieu et l’homme, centré sur l’idée de l’amour entre Dieu (le créateur, le père) et l’homme (sa créature, le fils), et entre les hommes eux-mêmes (“Tu aimeras ton prochain comme toi-même”).

Les Nouvelles Tables consacrent l’Alliance contractée par les groupes dirigeants des sociétés développées avec ce qui est devenu le nouveau dieu de notre temps : le marché. Le marché est accepté quasi universellement comme le grand régulateur de la vie économique et sociale auquel tout individu, toute entreprise et toute société doit se soumettre. Alors que le Dieu judéo-chrétien est miséricordieux envers l’homme3, le “dieu-marché” ne pardonne point. Si l’on commet une erreur, on est purement et simplement éliminé.

Voici les six commandements des Nouvelles Tables de la Loi :

  1. Mondialisation. Il faut t’adapter à la globalisation actuelle des capitaux, des marchés, des entreprises.
  2. Innovation technologique. Tu dois innover sans cesse pour réduire les coûts.
  3. Libéralisation. Ouverture totale de tous les marchés. Que le monde devienne un seul marché.
  4. Déréglementation. Donne le pouvoir au marché pour un état greffier.
  5. Privatisation. Élimine toute forme de propriété publique et de services publics. Laisse l’entreprise privée gouverner la société.
  6. Compétitivité. Sois le plus fort si tu veux survivre dans la compétition mondiale.

Pourquoi la compétitivité est-elle devenue un but, le but principal des entreprises, des pouvoirs publics et de la société tout entière? En principe, la compétitivité n’est qu’une modalité de comportement des acteurs économiques cherchant, dans le contexte des marchés concurrentiels, à améliorer leur position et leur avantage.

D’après Petrella, la première raison réside dans le fait que, comme dans toute idéologie, celle de la compétitivité se réduit à quelques idées simples : nous sommes engagés, affirme-t-elle, dans une guerre technologique, industrielle et économique sans merci à l’échelle mondiale.

L’objectif est de survivre et la survie passerait par la compétitivité. Sans compétitivité, pas de croissance, pas de bien économique et social, pas d’autonomie, pas d’indépendance politique.

Cette réduction des réalités économiques et sociales fort complexes en idées simples et simplificatrices, qui donnent l’impression d’offrir une solution facile et rapide aux problèmes auxquels chacun de nous et chaque société est confronté, plaît aux décideurs (“il n’y a qu’à …”), et surtout à ceux qui sont les plus puissants et par conséquence, les mieux placés pour gagner. Et donc on voit bien, par exemple, comment la croix rouge financière fait reculer la pauvreté4.

Selon les Nouvelles Tables de la Loi, le monde est composé d’une série de marchés à conquérir. C’est comme si les sociétés, les populations et leur histoire, leur culture, leurs projets, ne comptaient pas. Il n’y a que le marché qui compte. Et dans le marché tout est incertitude et rien n’est stable. Les positions acquises ne sont plus stables et il faut se renouveler sans cesse. Ceci est incompatible avec toute logique de développement durable, puisque rien n’est destiné à durer : ce qui compte c’est de gagner maintenant.

Le groupe social à l’origine de cette idéologie, est constitué de prédateurs “mondialisés” dont la légitimité tient de la science et des activités productives qui en découlent. Il dépend du financement de ses activités techno-scientifiques. Plus la techno-science donne aux nouveaux conquérants les moyens de devenir les “maîtres de la planète” et de le rester, plus les entreprises privées ont intérêt à financer la techno-science.

Curieusement, pendant que je rassemblais mes notes sur la lecture du livre de Petrella, Le Monde a publié une tribune qui dénonce cette instrumentalisation de la science.

Du fait que leurs activités ne sont plus limités à l’intérieur d’un pays, il ne s’agit plus d’un “problème de famille”. Maintenant, ce sont les intérêts et les conditions de vie de centaines de millions de personnes qui sont mis en cause par les razzias des prédateurs, selon Petrella.

Petrella souligne aussi l’apparition d’un novlangue mettant en question la notion de droits sociaux et de citoyenneté sociale, et valorisant, à l’opposé, les notions de rentabilité, de flexibilité, d’adaptation, de compétitivité. Il s’ensuit que nous sommes réduits à l’état de ressources humaines “employables” sur des bases intérimaires et selon des modalités que l’on souhaite particulièrement flexibles, notamment à l’avantage de l’employeur.

Petrella qualifie type de discours de spécieux et pose une question :

Et si l’on procédait, dans le cadre de l’augmentation continue de la richesse de nos pays, à une répartition de la richesse plus favorable à l’investissement destiné à augmenter la richesse commune et la solidarité entre les membres d’une communauté humaine, pourrait-on encore parler de non-disponibilité des ressources financières?

Il y répond par la négative, mais il souligne l’oeuvre de désinformation et de matraquage culturel réalisée par les pouvoirs dominants, qui auraient réussi à faire croire qu’il n’y a pas assez de ressources financières pour combattre la pauvreté dans le monde et qu’il faut, par conséquent, opérer selon des priorités. Par exemple, il serait logique que la priorité soit donnée à “nos pauvres”, car la pauvreté en Afrique, en Amérique latine, en Asie n’aurait aucun lien avec la pauvreté renaissante en Europe occidentale, au Japon et aux États-Unis.

Foutaises? Allez, passons de 1997 à 2014 et prenons des extraits d’un journal sérieux comme Le Monde qui relaye cette idéologie sans se poser de question:

La France a réussi à maintenir son rang dans le classement mondial de la compétitivité […]

L’étude du WEF5 a été réalisée auprès de 15000 chefs d’entreprises dans 144 pays et donne un classement mondial des pays les plus compétitifs, à partir d’une centaine d’indicateurs économiques. […]

Sur le plan économique mondial, “nous sommes cette année en meilleure position que l’année dernière, le redressement économique mondial est plus ou moins au rendez-vous”, a déclaré Benat Bilbao, économiste senior auprès du WEF, en présentant le rapport à la presse. Selon lui, il reste cependant encore beaucoup d’efforts à faire sur le plan des réformes structurelles, qui restent indispensables “pour une croissance à long terme” . “L’innovation, le développement des talents et des institutions fortes continuent à jouer un rôle clé” parmi les pays les plus compétitifs du monde.

Nous sommes habitués à ce genre de discours et les trouvons normaux, comme si cela contribuait à améliorer le bien être de vraies personnes humaines. Petrella nous force à revenir sur Terre en nous rappelant que :

[…] chaque fois que le nombre de personnes n’ayant pas accès ou ayant un accès insuffisant par exemple à l’alimentation augmente dans le monde, il y a diminution du bien commun mondial, même si, en termes monétaires, la richesse mondiale (le PIB mondial) augmente.

De même, chaque fois qu’une organisation ou qu’un pays prend une décision qui se traduit par la fragilisation ou l’élimination délibérée et concertée d’une autre organisation ou d’un autre pays, il y a aussi diminution du bien commun mondial.

“Qu’il est naïf ce Petrella!”, diront certains. Il finit son ouvrage en prenant un peu de recul et en étant optimiste.

L’histoire des XIXe et XXe siècles a été très éclairante: il n’y a pas d’avenir pour une société sans justice, sans égalité, sans fraternité, bref, sans solidarité. Personne n’arrêtera les êtres humains dans leur quête de l’humanité. Même si nous ne parvenons pas à (re)construire un monde solidaire dans les 20-25 années à venir, il y aura toujours des femmes et des hommes qui recommenceront et essayeront encore de le faire.

Le souci est qu’il a écrit ça il y a 17 ans.

Footnotes:

1

L’économie citoyenne : un nouveau mouvement a vu le jour de Christian Felber – Éditeur : Actes Sud – Date de publication : Avril 2011 – 224 pages – Traduit de l’allemand par : Olivier MANNONI – ISBN 978-2-7427-9698-4

2

“Le bien commun : Éloge de la solidarité”. Collection Cahiers Libres. Page Deux Éditions. 1997. ISBN : 2-940189-09-9.

3

Je pense qu’ici Petrella oublie certains passages de l’Ancien Testament!

4

Lors d’une crise financière, pour éviter qu’un pays ne fasse “défaut” (c’est-à-dire que ce pays ne puisse plus rembourser ses créanciers, voire ne plus payer ses dépenses courantes), le FMI lui prête de l’argent le temps que la confiance des agents économiques revienne. Le FMI conditionne l’obtention de prêts à la mise en place de certaines réformes économiques visant de manière générale à améliorer la gestion des finances publiques et une croissance économique équilibrée à long terme. Le FMI sur Wikipédia. C’est ce que l’on pourrait apeller du win win.

5

Le World Economic Forum, Forum Économique Mondial est une organisation à but non lucratif! De simple réunion informelle de chefs d’entreprise européens, le forum de Davos s’est peu à peu transformé en club planétaire de décideurs.