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Schopenhauer et la chimie des sentiments

Dans un commentaire à mon dernier billet quelqu’un rappelait la misogynie de Schopenhauer. En fait, il se trouve que le cher Arthur peut être considéré comme le philosophe de l’amour. Ou, tout du moins, il a été un de ceux qui a réfléchi le plus à ce sujet.

Si vous voulez avoir pas mal de détails à ce sujet, allez voir la vidéo d’Alain de Botton sur Schopenhauer et l’amour. Je vous en fais un résumé rapide ici.

Schopenhauer pensait que l’amour était un sujet très important dans notre vie, mais il disait que les humains font l’erreur de croire qu’il a un rapport avec le bonheur. L’importance de l’amour, d’après lui, vient du fait que la survie de l’espèce en dépend. Aussi romantiques que nous puissions être, nous ne sommes que des esclaves de la biologie qui nous pousse à propager l’espèce.

Évidemment, ceci n’est pas conscient1 chez l’humain car, si cela était le cas, personne ne se donnerait la peine de se reproduire.

Une autre question intéressante : comment cela se fait-il qu’on tombe amoureux de certaines personnes et non pas d’autres ? Schopenhauer avait une théorie très simpliste, mais qui était très originale pour son époque (avant le darwinisme). Il croyait qu’on choisit 2 notre partenaire de reproduction pour assurer que les enfants qu’on aura seront aussi équilibrés et aussi sains que possible.

Là où le bât blesse, toujours d’après Schopenhauer, est que la production d’enfants et la poursuite du bonheur ce sont deux projets complètement différents. En conséquence, dans une relation de couple, soit l’individu, soit l’espèce doivent être lésés. Et pour Schopenhauer, c’est l’individu finit par souffrir le plus.

On est donc obligés de tomber amoureux, car la biologie est plus forte que la raison. Nous ne devrions donc pas être surpris de voir des couples formés par des personnes qui ne pourraient pas être amis :

“Love casts itself on persons who, apart from the sexual relation, would be hateful, contemptible, and even abhorrent to the lover. But the will of the species is so much more powerful than that of the individual, that the lover shuts his eyes to all the qualities repugnant to him, overlooks everything, misjudges everything, and binds himself for ever to the object of his passion.”

Évidemment, on ne peut pas croire un mot de ce que dit un vieux misogyne qui de toute façon est mort seul, sans amis (si on ne compte pas ses caniches et son chat).

Étonnamment, des avancées récentes en neuro-biologie combinées à l’imagerie cérébrale, auraient tendance à lui donner raison.

Charlotte m’a offert il y a longtemps “La chimie des sentiments”3, un livre très intéressant où on apprend des choses pour le moins déroutantes :

“La vue du visage de la personne aimée désactive le cortex frontal et l’amygdale supprimant ainsi toute interprétation liée à un jugement volontaire et toute émotion négative ou peur.”

Juste pour rappel, le cortex frontal “est le siège de différentes fonctions cognitives dites supérieures (notamment le langage, la mémoire de travail, le raisonnement, et plus généralement les fonctions exécutives). C’est aussi la région du goût et de l’odorat. C’est l’une des zones du cerveau qui a subi la plus forte expansion au cours de l’évolution des primates jusqu’aux hominidés.”4

Sur le coup de foudre on apprend aussi que :

“Tout est mis en place pour adapter le corps à notre comportement. Ensuite, en quelques heures, le cerveau active l’hypophyse qui elle-même va stimuler la glande surrénale pour libérer l’hormone du stress : le cortisol. Le taux de cortisol sanguin peut donc augmenter 2 à 3 fois dans le sang dans les premières semaines d’une relation amoureuse alors qu’il redevient normal après une relation durable d’environ 12 mois. Les neurobiologistes peuvent démontrer que cette augmentation du cortisol permet de dépasser la crainte de l’autre et facilite en quelques jours le développement d’une relation, d’un rapprochement accompagné d’un sentiment de sécurité.”

On a de quoi se poser des questions sur le libre arbitre ! Et on revient à la théorie de Schopenhauer :

“Après ce flot d’émotions, s’élève le désir, l’attente d’être aimé et l’anticipation du plaisir obtenu et de sa satisfaction. En renforçant cette passion amoureuse de l’autre, le désir sexuel est stimulé, car n’oublions pas qu’il faut inciter fortement l’espèce à se reproduire, donc l’évolution a tout prévu quitte à forcer notre cerveau à devenir le temps d’une soirée ou d’une nuit, un peu moins raisonnable.”

Pas clair? Encore un couche :

“Les observations d’imagerie cérébrale indiquent une désactivation du cortex préfrontal chez les amoureux platoniques qui n’ont pas encore consommé leur union, identique à celle observée chez deux partenaires en pleine relation sexuelle. C’est en quelque sorte une inhibition de cette région du cerveau, celui de la rationalité et du comportement réfléchi, qui accompagne cette intimité absolue. Cela nous illustre que l’amour nous rend irrationnel. Le cortex préfrontal est inactivé chez les amoureux, rendant caduque tout jugement négatif et toute appréciation de peur ou de sentiment négatif de l’autre. L’euphorie liée à l’effet des endorphines, et au renforcement de l’effet de la dopamine associée à une altération de la capacité du jugement nous rend fou lorsqu’on tombe amoureux.”

Mais soyons rassurés :

“Cette suspension du jugement raisonnable est sélective de la personne aimée, mais n’affecte aucunement le jugement porté sur d’autres faits ou personnes.”

Et pour vous, dames qui cherchez une justification à votre désir d’aller voir ailleurs :

“Cependant, il est aussi démontré que la période d’amour passionnel qui utilise surtout l’activation cérébrale du circuit du désir et de la récompense dure en moyenne de trois à cinq ans. De nombreuses ruptures, séparations ou divorces peuvent survenir à l’issue de cette période, preuve que la relation de couple n’est pas forcément prévue dans l’évolution de l’espèce humaine pour durer des années.”

Pour vous messieurs, pas besoin de justification, car :

“Ainsi, chez l’homme, la chimie du désir sexuel est indépendante de la chimie de la passion amoureuse et de la chimie de l’attachement. L’imagerie médicale indique que les régions du cerveau activées lors du désir sexuel (système limbique, cortex préfrontal, hypothalamus) sont différentes de celles activées lors du début d’une passion amoureuse et du coup de foudre.”

Footnotes:

1

Je ne sais pas si Schopenhauer parlait d’inconscient avant Freud, ou s’il voulait parler d’action non volontaire.

2

Je mets choisir en italique, car d’après Schopenhauer, on ne choisit rien du tout dans cette affaire là.

3

“La chimie des sentiments”, Bernard Sablonnière, JC Gawsewitch Éditeur, ISBN-13: 978-2350133591.

4

Dixit Wikipédia, comme d’hab. D’ailleurs, avez-vous donné ?