Jordi Inglada

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03 Jun 2015

Le management dans le cambouis

Quelqu'un me faisait remarquer l'autre jour que les propos de Crawford sur les "métiers fantomatiques" étaient méprisants et que de la défense des métiers manuels il en fait une attaque contre les tâches de gestion ou de management.

Je n'ai pas ressenti cela en lisant le livre de Crawford et il s'agit peut-être tout simplement d'un manque de contexte dans mes 2 billets sur le sujet. Quand Crawford fait la critique du travail qui n'a pas de production tangible, il se base principalement sur son expérience de rédacteur de résumés d'articles scientifiques, tâche qu'il a vécu comme quelque chose qui n'avait aucun sens ni aucune vraie utilité. Il est donc très négatif sur ce type d'activité, mais j'ai compris sa critique comme une explication du non sens que l'individu peut vivre (il en est donc victime) et non comme un mépris de l'individu qui réalise la tâche.

Je ne pense pas que la critique de Crawford doive être interprétée comme une façon facile de taper sur les chefs qui profitent du travail de leurs subordonnés. En tout cas, ce serait vraiment naïf de penser que tous les postes dans les entreprises qui ne sont pas liés directement à la production sont "fantomatiques". Il y a souvent besoin de postes de management, non pas pour des questions d'autorité ou de prise de décision seulement, mais surtout pour que quelqu'un puisse avoir une vue d'ensemble d'activités qui impliquent beaucoup de contributions et parties différentes. Il est souvent crucial de détecter des possibilités de collaboration, détecter des doublons inutiles, etc. Ou pour utiliser la LQR, développer des synergies.

Ce n'est peut-être pas nécessaire dans un atelier de réparation de motos où travaillent 4 ou 5 personnes, mais pour concevoir une des motos qui y sont réparées, il faut bien quelques dizaines, voire quelques centaines de personnes, chacune spécialiste de technologies très différentes. Sans des individus qui sont capables de tisser des liens entre ces différentes activités, il est impossible d'arriver à des résultats efficacement.

Je pense que le livre de Crawford a 2 messages principaux :

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06 May 2015

Métiers fantomatiques et jugement infaillible de la réalité

J'ai l'impression que le livre de Crawford1 à propos duquel j'ai commencé à écrire ici, va me donner beaucoup de matière pour ce blog.

Dans son ouvrage, Crawford "plaide plaide pour un idéal qui s'enracine dans la nuit des temps mais ne trouve plus guère d'écho aujourd'hui : le savoir-faire manuel et le rapport qu'il crée avec le monde matériel et les objets de l'art." Il est conscient que son point de vue est difficile à défendre dans notre société de la connaissance :

Ce type de savoir-faire est désormais rarement convoqué dans nos activités quotidiennes de travailleurs et de consommateurs, et quiconque se risquerait à suggérer qu'il vaut la peine d'être cultivé se verrait confronté aux sarcasmes du plus endurci des réalistes : l'économiste professionnel. Ce dernier ne manquera pas, en effet, de souligner les "coûts d'opportunité" de perdre son temps à fabriquer ce qui peut être acheté dans le commerce. Pour sa part, l'enseignant réaliste vous expliquera qu'il est irresponsable de préparer les jeunes aux professions artisanales et manuelles, qui incarnent désormais un stade révolu de l'activité économique. On peut toutefois se demander si ces considérations sont aussi réalistes qu'elles le prétendent, et si elles ne sont pas au contraire le produit d'une certaine forme d'irréalisme qui oriente systématiquement les jeunes vers les métiers les plus fantomatiques.

Par "métier fantomatique", Crawford entend les activités non directement productives et dont le résultat n'est pas tangible ou mesurable.

Qu'est-ce qu'un "bon" travail, qu'est-ce qu'un travail susceptible de nous apporter à la fois sécurité et dignité? Voilà bien une question qui n'avait pas été aussi pertinente depuis bien longtemps. Destination privilégiée des jeunes cerveaux ambitieux, Wall Street, a perdu beaucoup de son lustre. Au milieu de cette grande confusion des idéaux et du naufrage de bien des aspirations professionnelles, peut-être verrons-nous réémerger la certitude tranquille que le travail productif est le véritable fondement de toute prospérité. Tout d'un coup, il semble qu'on n'accorde plus autant de prestige à toutes ces méta-activités qui consistent à spéculer sur l'excédent créé par le travail des autres, et qu'il devient de nouveau possible de nourrir une idée aussi simple que : "Je voudrais faire quelque chose d'utile".

Il est intéressant de noter qu'il appelle cela "un bon travail". Cette qualification va au delà de l'aspect politique marxisant. Pour Crawford, il est avant tout question de bien être de l'individu qui exerce l'activité. Il explique, par exemple, sa propre expérience d'électricien :

Le moment où, à la fin de mon travail, j'appuyais enfin sur l'interrupteur ("Et la lumière fut") était pour moi une source perpétuelle de satisfaction. J'avais là une preuve tangible de l'efficacité de mon intervention et de ma compétence. Les conséquences étaient visibles aux yeux de tous, et donc personne ne pouvait douter de ladite compétence. Sa valeur sociale était indéniable.

Et la satisfaction ne venait pas seulement de cette "valeur sociale", mais aussi (surtout?) la fierté du travail bien fait :

Ce qui ne m'empêchait pas de ressentir une certaine fierté chaque fois que je satisfaisais aux exigences esthétiques d'une installation bien faite. J'imaginais qu'un collègue électricien contemplerait un jour mon travail. Et même si ce n'était pas le cas, je ressentais une obligation envers moi-même. Ou plutôt, envers le travail lui-même – on dit parfois en effet que le savoir-faire artisanal repose sur le sens du travail bien fait, sans aucune considération annexe. Si ce type de satisfaction possède avant tout un caractère intrinsèque et intime, il n'en reste pas moins que ce qui se manifeste là, c'est une espèce de révélation, d'auto-affirmation. Comme l'écrit le philosophe Alexandre Kojève, "l'homme qui travaille reconnaît dans le Monde effectivement transformé par son travail sa propre œuvre : il s'y reconnaît soi-même, il y voit sa propre réalité humaine, il y découvre et y révèle aux autres la réalité objective de son humanité, de l'idée d'abord abstraite et purement subjective qu'il se fait de lui-même."2

Et c'est le lien entre cette idée subjective de soi même et la réalité objective du résultat produit qui fait qu'il y a des activités professionnelles qui peuvent être très épanouissantes. Le revers de la médaille est évidemment l'échec impossible à dissimuler, à différence des métiers non productifs, dont les résultats sont difficiles à mesurer quantitativement et même à évaluer qualitativement :

La vantardise est le propre de l'adolescent, qui est incapable d'imprimer sa marque au monde. Mais l'homme de métier est soumis au jugement infaillible de la réalité et ne peut pas noyer ses échecs ou ses lacunes sous un flot d'interprétations. L'orgueil du travail bien fait n'a pas grand-chose à voir avec la gratuité de l'"estime de soi" que les profs souhaitent parfois instiller à leurs élèves, comme par magie.

Crawford parle de "vantardise", ce qui peut-être compris comme étant moqueur dans cette citation hors de contexte. De mon point de vue, Crawford est très dur avec les activités qu'il appelle "fantomatiques" plus haut, mais il ne s'attaque jamais aux individus qui les exercent. Il y a dans le livre quelques pages sur les postes de management3 qui expliquent bien la difficulté d'occuper ce type de poste :

Pour commencer, Jackall4 observe que, malgré la nature essentiellement bureaucratique du procès de travail moderne, les managers ne vivent nullement leur rapport à l'autorité comme quelque chose d'impersonnel. Cette autorité est en fait incarnée dans les personnes concrètes avec lesquelles ils entrent en relation à tous les niveaux de la hiérarchie. La carrière d'un individu dépend entièrement de ses relations personnelles, entre autres parce que les critères d'évaluation sont très ambigus. Par conséquent, les managers doivent passer une bonne partie de leur temps à "gérer l'image que les autres se font d'eux". Soumis sans répit à l'exigence de faire leurs preuves, les managers vivent "dans une angoisse et une vulnérabilité perpétuelles, avec une conscience aiguë de la probabilité constante de bouleversements organisationnels susceptibles de faire capoter touts leurs projets et d'être fatals à leur carrière", comme l'écrit Craig Calhoun5 dans sa recension du livre de Jackall. Ils sont ainsi systématiquement confrontés à la "perspective d'un désastre plus ou moins arbitraire".

Malheureusement, et par le Principe de Peter, les individus techniquement compétents sont poussés à suivre des carrières qui les amènent à des postes où ils finissent par perdre tout contact avec la réalité concrète du travail et se retrouvent dans les situations décrites ci-dessus. Il reste encore des entreprises où l'excellence technique est reconnue comme une filière aussi importante que le management.

D'un autre côté, il faut bien reconnaître que dans les grosses structures il est nécessaire de gérer les équipes et que quelqu'un doit assurer une vision d'ensemble des activités, même si ce sont des tâches peu épanouissantes.

Footnotes:

1

Matthew B Crawford, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010, 249 p., EAN : 9782707160065.

2

Alexandre Kojève Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, Paris, 1980, p.31-32

3

Le management ici a un sens trè général et non pas strictement hiérarchique. Par ailleurs, Crawford aborde la notion de hiérarchie basée sur une compétence technique, qu'il juge assez positivement.

4

R. Jackall, "Moral mazes : The world of corporate managers", Oxford University Press, 1988

5

C. Calhoun, "Why do bad careers happen to good managers?"

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29 Apr 2015

La dégradation du travail selon Crawford

Dans "Éloge du carburateur"1, M. Crawford explique que la distinction entre travail manuel et intellectuel est artificielle et relativement récente :

"L'émergence de la dichotomie entre travail manuel et travail intellectuel n'a rien de spontané. On peut au contraire estimer que le XXe siècle s'est caractérisé par des efforts délibérés pour séparer le faire du penser. Ces efforts ont largement été couronnés de succès dans le domaine de la vie économique, et c'est sans soute de succès qui explique la plausibilité de cette distinction. Mais dans ce cas, la notion même de "succès" est profondément perverse, car partout où cette séparation de la pensée et de la pratique a été mise en oeuvre, il s'en est suivi une dégradation du travail."

Il fait ensuite le constat que cette dichotomie a été étendue à des tâches qui étaient censées être purement intellectuelles, car le point important n'est pas tellement que le travail soit physique ou symbolique, mais plutôt que l'individu le réalisant ait de la latitude dans ses actions (agency) :

"Une bonne partie de la rhétorique futuriste qui sous-tend l'aspiration à en finir avec les cours de travaux manuels et à envoyer tout le monde à la fac repose sur l'hypothèse que nous sommes au seuil d'une économie postindustrielle au sein de laquelle les travailleurs ne manipuleront plus que des abstractions. Le problème, c'est que manipuler des abstractions n'est pas la même chose que penser. Les cols blancs sont eux aussi victimes de la routinisation et de la dégradation du contenu de leurs tâches, et ce en fonction d'un logique similaire à celle qui a commencé à affecter le travail manuel il y a un siècle. La part cognitive de ces tâches est "expropriée" par le management, systématisée sous forme de procédures abstraites, puis réinjectée dans le procès de travail pour être confiée à une nouvelle couche d'employés moins qualifiés que les professionnels qui les précédaient. Loin d'être en pleine expansion, le véritable travail intellectuel est en voie de concentration aux mains d'un élite de plus en plus restreinte. Cette évolution a des conséquences importantes du point de vue de l'orientation professionnelle des étudiants. Si ces derniers souhaitent pouvoir utiliser leur potentiel cérébral sur leur lieu de travail tout en n'ayant pas vocation à devenir des avocats vedettes, on devrait les aider à trouver des emplois qui, par leurs caractéristiques propres, échappent d'une façon ou d'une autre à la logique taylorienne."

La cause sous-jacente en serait donc l'optimisation recherchée par le taylorisme. La conséquence est donc la perte de la maîtrise, des compétences du métier. Et ceci est doublement dramatique, car la créativité n'est pas une qualité des esprits géniaux, mais plutôt le résultat de compétences capitalisées dans la durée :

"En réalité, bien entendu, la véritable créativité est le sous-produit d'un type de maîtrise qui ne s'obtient qu'au terme de longues années de pratique. C'est à travers la soumission aux exigences du métier qu'elle est atteinte (qu'on songe à un musicien pratiquant ses gammes ou à Einstein apprenant l'algèbre tensorielle). L'identification entre créativité et liberté est typique du nouveau capitalisme; dans cette culture, l'impératif de flexibilité exclut qu'on s'attarde sur une tâche spécifique suffisamment longtemps pour y acquérir une réelle compétence. Or, ce type de compétence est la condition non seulement de la créativité authentique, mais de l'indépendance dont jouit l'homme de métier."

On pourrait donc conclure que la logique économique pousse à la perte de compétences, qui elle entraîne le manque de créativité, la limitation de la liberté de l'individu dans son travail et enfin la frustration. Ceci est finalement assez cohérent avec ce qu'on entend souvent autour de la machine à café au boulot.

Mais ce serait trop simpliste d'oublier que souvent les individus eux-mêmes ont très envie de quitter des tâches techniques et concrètes. Parfois on dit que c'est la seule façon de faire carrière. Il doit y avoir aussi des cas où l'on essaye d'échapper à la réalité concrète des problèmes à résoudre :

"Dans toute discipline un peu ardue, qu'il s'agisse du jardinage, de l'ingénierie structurale ou de l'apprentissage du russe, l'individu doit se plier aux exigences d'objets qui ont leur propre façon d'être non négociable. Ce caractère "intraitable" n'est guère compatible avec l'ontologie du consumérisme, qui semble reposer sur une tout autre conception de la réalité."

Le désengagement vis-à-vis du travail concret est illustré par Crawford seulement sous l'aspect de l'aliénation par le découpage en sous-tâches simples et qui ne demandent pas de compétence particulière. Il y a un tout autre mode de désengagement qui mène au même résultat : la délégation, le faire faire au lieu de faire.

Souvent, les raisons de ce choix sont les mêmes que celles de la taylorisation : faire des économies (il est plus facile d'obtenir un budget one-shot que de dégager des RH). Ce qui est brillant dans le choix de la sous-traitance est qu'on n'a même pas besoin de faire de l'ingénierie de la connaissance pour automatiser le processus de production. Il suffit de passer un contrat. On peut même appliquer des pénalités au fournisseur en cas de délais2.

La grosse différence par rapport à la taylorisation est que ce n'est pas un ensemble d'individus incompétents qui travaillent à la chaîne pour accomplir la tâche, mais plutôt des clients de moins en moins compétents qui passent des contrats dont ils sont incapables d'évaluer les résultats. Mais cela tombe bien, puisqu'en face, les fournisseurs, jadis compétents et fiers, appliquent la même recette de façon transitive et ne se privent pas d'ajouter de la taylorisation dans la formule.

Si vous avez fait construire un joli pavillon avec jardin en banlieue, vous savez de quoi je parle. Si vous avez fait faire des travaux de rénovation, aussi. J'ai aussi entendu des anecdotes similaires dans des commandes auprès de graphistes, dans le développement informatique, dans la recherche scientifique. On en est tous un peu victimes et responsables à la fois.

Nous avons perdu la fierté d'avoir un métier et de bien le faire. Merci M. Taylor.

Allez, retournez à vos PPT et vos tableurs.

Footnotes:

1

Matthew B Crawford, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010, 249 p., EAN : 9782707160065.

2

Et fermer les yeux pour ne pas savoir comment la pression est exercée sur l'individu qui fait le vrai travail en bout de chaîne.

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08 Apr 2015

Lingua Quintae Respublicae

"LQR : la propagande du quotidien"1 est le titre d'un livre d'Éric Hazan qui parle du développement d'une nouvelle langue à laquelle on est exposés en permanence (lisant le journal, écoutant les annonces dans le métro, le courrier en provenance de la Mairie) et "qui chaque jour efface les résistances, les différences, les opinions et travaille à la domestication des esprits". C'est la LQR, pour Lingua Quintae Respublicae.

Hazan explique comment ce langage est une propagande occulte. On pourrait s'attendre à une sorte de complot d'un petit nombre qui organiserait sa diffusion, mais ce n'est pas le cas. Pour Hazan, c'est le résultat d'une communauté de formation (ils sortent des mêmes écoles qui forment les élites de la nation) et d'intérêts des gens qui la forgent et qui la répandent.

Le livre n'est pas une étude scientifique, mais plutôt une liste d'exemples concrets interprétés par l'auteur. Il l'explique lui même ainsi :

N'étant ni linguiste ni philologue, je n'ai pas tenté de mener une étude scientifique de la LQR dans sa forme du XXIe siècle. Mais, le travail d'éditeur m'ayant fait entrer par la petite porte dans le domaine des mots, j'ai relevé dans ce que je lisais et entendais ici et là certaines expressions marquantes de la langue publique actuelle.

Il donne beaucoup d'exemples de substitution de mots par d'autres, en apparence synonymes, comme par exemple, l'utilisation de "problème" à la place de "question" (i.e. question sociale) :

A une question, les réponses possibles sont souvent multiples et contradictoires, alors qu'un problème, surtout posé en termes chiffrés, n'admet en général qu'une solution et une seule. La démonstration, toujours présentée comme objective, obéit à des règles déterminés par des spécialistes.

Aussi, l'utilisation d'anglicismes est analysée :

Dans l'évitement/substitution, le recours aux anglicismes est fréquent. C'est ainsi que préventif, sans doute trop clair, est lentement remplacé par préemptif : "L'idée d'une frappe préemptive [sur les installations nucléaires iraniennes] fait aujourd'hui l'objet d'intenses débats à Tel-Aviv" (Le Monde, 26 novembre 2004). Dans le même registre, la gouvernance a fait son entrée dans la LQR, prenant des parts de marché à gouvernement (trop étatique), à direction (trop disciplinaire), à management (trop technocratique, bien qu'assez ancien dans la novlangue).

Il analyse aussi la présentation de quelque chose comme acquis ou au contraire révolu, selon l'intérêt du moment :

Selon la vulgate néo-libérale, nous vivons dans une société post-industrielle. Faire disparaître l'industrie a bien des avantages : en renvoyant l'usine et les ouvriers dans le passé, on range du même coup les classes et leurs luttes dans le placard aux archaïsmes, on accrédite le mythe d'une immense classe moyenne solidaire et conviviale dont ceux qui se trouvent exclus ne peuvent être que des paresseux ou des clandestins.

Dans le même genre et sur la modernisation il nous propose :

Ce discours et à prendre au sérieux. Dans la stratégie de maintien de l'ordre, son but est double : faire croire que la modernisation est un processus mené dans l'intérêt de tous et qu'il n'y a ni raison ni moyen de s'y opposer; et masquer le fait inquiétant que, parmi l'"élite dirigeante", personne ne sait où l'on va.

Il donne aussi des exemples de mots qui disparaissent de la langue :

Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd'hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag.

Ou des substitutions qui rendent impossibles certaines notions, car le mot substitut n'en permet pas l'usage :

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellente opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n'existe pas d'exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat.

Il y a aussi l'apparition de mots mous qui n'ont presque pas de contenu :

Mais malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés sans le champ sémantique et sous lesquels on n'y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l'analyse et la compréhension.

Et des idées que l'on répète, à la limite de l'endoctrinement (et qui serait donc hérétique de questionner) :

La France pays des droits de l'Homme, la France terre d'accueil, ces expressions récurrentes n'ont été justifiées qu'à des moments historiques très courts : quelques mois pendant la Révolution, quelques semaines pendant la Commune de Paris - dont le ministre du travail était Leo Frankel, un ouvrier allemand, et qui avait confié à deux immigrés polonais la conduite de ses combattants. Le reste du temps – c'est à dire, en somme, presque tout le temps –, les étrangers ont été au mieux harcelés et au pire persécutés, le régime de Vichy et le pouvoir actuel étant allés jusqu'à punir sévèrement l'hébergement de ceux qui étaient/sont en situation "irrégulière".

L'objectif final de la LQR étant de dresser des écrans de fumée sur les sujets importants tout en faisant semblant de s'intéresser à la réalité des gens :

Ce fatras bien-pensant ne fait que confirmer les tendances de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. Un vaste territoire aménagé pour les âmes naïves, où experts, académiciens et autorités spirituelles s'expriment doctement sur le séquençage du génome humain, le transfert des joueurs de football, le traitement des déchets nucléaires ou l'enseignement du français.

En conclusion, un livre intéressant dont le seul point que j'ai trouvé gênant est celui de donner l'impression qu'il s'agit d'un phénomène qui n'existe qu'en France, ce qui, à mon avis, n'est pas le cas.

Si vous faites partie des gens occupés qui n'ont pas le temps de lire, vous pouvez toujours écouter l'émission de D. Mermet dans laquelle Hazan avait participé lors de la sortie du livre.

Footnotes:

1

LQR : la propagande du quotidien, Liber-Raisons d'agir, 2006 (ISBN 2-912107-29-6)

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18 Mar 2015

Data science in C?

Coursera is offering a Data Science specialization taught by professors from Johns Hopkins. I discovered it via one of their courses which is about reproducible research. I have been watching some of the video lectures and they are very interesting, since they combine data processing, programming and statistics.

The courses use the R language which is free software and is one the reference tools in the field of statistics, but it is also very much used for other kinds of data analysis.

While I was watching some of the lectures, I had some ideas to be implemented in some of my tools. Although I have used GSL and VXL1 for linear algebra and optimization, I have never really needed statistics libraries in C or C++, so I ducked a bit and found the apophenia library2, which builds on top of GSL, SQLite and Glib to provide very useful tools and data structures to do statistics in C.

Browsing a little bit more, I found that the author of apophenia has written a book "Modeling with data"3, which teaches you statistics like many books about R, but using C, SQLite and gnuplot.

This is the kind of technical book that I like most: good math and code, no fluff, just stuff!

The author sets the stage from the foreword. An example from page xii (the emphasis is mine):

" The politics of software

All of the software in this book is free software, meaning that it may be freely downloaded and distributed. This is because the book focuses on portability and replicability, and if you need to purchase a license every time you switch computers, then the code is not portable. If you redistribute a functioning program that you wrote based on the GSL or Apophenia, then you need to redistribute both the compiled final program and the source code you used to write the program. If you are publishing an academic work, you should be doing this anyway. If you are in a situation where you will distribute only the output of an analysis, there are no obligations at all. This book is also reliant on POSIX-compliant systems, because such systems were built from the ground up for writing and running replicable and portable projects. This does not exclude any current operating system (OS): current members of the Microsoft Windows family of OSes claim POSIX compliance, as do all OSes ending in X (Mac OS X, Linux, UNIX,…)."

Of course, the author knows the usual complaints about programming in C (or C++ for that matter) and spends many pages explaining his choice:

"I spent much of my life ignoring the fundamentals of computing and just hacking together projects using the package or language of the month: C++, Mathematica, Octave, Perl, Python, Java, Scheme, S-PLUS, Stata, R, and probably a few others that I’ve forgotten. Albee (1960, p 30)4 explains that “sometimes it’s necessary to go a long distance out of the way in order to come back a short distance correctly;” this is the distance I’ve gone to arrive at writing a book on data-oriented computing using a general and basic computing language. For the purpose of modeling with data, I have found C to be an easier and more pleasant language than the purpose-built alternatives—especially after I worked out that I could ignore much of the advice from books written in the 1980s and apply the techniques I learned from the scripting languages."

The author explains that C is a very simple language:

" Simplicity

C is a super-simple language. Its syntax has no special tricks for polymorphic operators, abstract classes, virtual inheritance, lexical scoping, lambda expressions, or other such arcana, meaning that you have less to learn. Those features are certainly helpful in their place, but without them C has already proven to be sufficient for writing some impressive programs, like the Mac and Linux operating systems and most of the stats packages listed above."

And he makes it really simple, since he actually teaches you C in one chapter of 50 pages (and 50 pages counting source code is not that much!). He does not teach you all C, though:

"As for the syntax of C, this chapter will cover only a subset. C has 32 keywords and this book will only use 18 of them."

At one point in the introduction I worried about the author bashing C++, which I like very much, but he actually gives a good explanation of the differences between C and C++ (emphasis and footnotes are mine):

"This is the appropriate time to answer a common intro-to-C question: What is the difference between C and C++? There is much confusion due to the almost-compatible syntax and similar name—when explaining the name C-double-plus5, the language’s author references the Newspeak language used in George Orwell’s 1984 (Orwell, 19496; Stroustrup, 1986, p 47). The key difference is that C++ adds a second scope paradigm on top of C’s file- and function-based scope: object-oriented scope. In this system, functions are bound to objects, where an object is effectively a struct holding several variables and functions. Variables that are private to the object are in scope only for functions bound to the object, while those that are public are in scope whenever the object itself is in scope. In C, think of one file as an object: all variables declared inside the file are private, and all those declared in a header file are public. Only those functions that have a declaration in the header file can be called outside of the file. But the real difference between C and C++ is in philosophy: C++ is intended to allow for the mixing of various styles of programming, of which object-oriented coding is one. C++ therefore includes a number of other features, such as yet another type of scope called namespaces, templates and other tools for representing more abstract structures, and a large standard library of templates. Thus, C represents a philosophy of keeping the language as simple and unchanging as possible, even if it means passing up on useful additions; C++ represents an all-inclusive philosophy, choosing additional features and conveniences over parsimony."

It is actually funny that I find myself using less and less class inheritance and leaning towards small functions (often templates) and when I use classes, it is usually to create functors. This is certainly due to the influence of the Algorithmic journeys of Alex Stepanov.

Footnotes:

1

Actually the numerics module, vnl.

2

Apophenia is the experience of perceiving patterns or connections in random or meaningless data.

3

Ben Klemens, Modeling with Data: Tools and Techniques for Scientific Computing, Princeton University Press, 2009, ISBN: 9780691133140.

4

Albee, Edward. 1960. The American Dream and Zoo Story. Signet.

6

Orwell, George. 1949. 1984. Secker and Warburg.

7

Stroustrup, Bjarne. 1986. The C++ Programming Language. Addison-Wesley.

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24 Dec 2014

Les hommes occupés

Un commentaire à mon billet sur le travail disait :

"Le travail c'est la dignité de l'homme, oui. Parce que travailler c'est apporter à la communauté son œuvre, son intelligence dans le savoir-faire, ce qu'on appelle, ou qu'on appelait, l'”art”. Chacun est en possession d'un trésor personnel à donner à la société."

Je pense comprendre le sens du commentaire, mais je ne partage pas l'idée que la dignité de l'individu dépende du travail qu'il entreprend ou de sa contribution à la société. Qu'en est-il du chômeur, du chasseur-cueilleur, du retraité ?

Ce point de vue constitue un vrai problème dans nos sociétés supposées méritocratiques, où la valeur de l'individu est directement corrélée à sa réussite professionnelle. En fait, comme le dit Alain de Botton dans un TED Talk, on est dans une société de snobs :

Qu'est ce qu'un snob ? Un snob est une personne qui prend une petite partie de vous, et qui s'en sert pour établir une vision générale de qui vous êtes. Ceci est du snobisme.

Et le type de snobisme le plus commun qui existe aujourd'hui est le snobisme au niveau professionnel. On le rencontre après seulement quelques minutes à une fête, quand on vous pose cette célèbre question du 21e siècle, «  Qu'est ce que vous faites ?  » Et selon votre réponse à cette question, les gens sont soit heureux de vous rencontrer, ou ils regardent leurs montres et s'excusent.

L'opposé d'un snob c'est votre mère. Pas nécessairement votre mère, ni la mienne. Mais, en fait, la mère idéale. Quelqu'un qui ne se préoccupe pas de vos accomplissements.

De Botton fait bien de préciser qu'il parle d'une mère idéale, car la plupart des mères1 sont tombées aussi dans le piège de l'anxiété de statut et élaborent des plans de carrière pour leurs rejetons dès leur plus tendre enfance, souvent sans prendre la peine de leur demander leur avis.

Cependant Alain de Botton a tort quand il dit qu'il s'agit d'un phénomène récent. En effet, pendant ma tentative de manger tout le paquet de madeleines, quand je terminais Sodome et Gomorrhe, j'ai trouvé ça :

"… On voit bien qu'il faut que vous n'ayez rien à faire", ajoutait-il en se frottant les mains. Sans doute parlait-il ainsi par mécontentement de ne pas être invité, et aussi à cause de la satisfaction qu'ont les "hommes occupés" – fût-ce par le travail le plus sot – "de ne pas avoir le temps" de faire ce que vous faites.

Certes il est légitime que l'homme qui rédige des rapports2, aligne des chiffres3, répond à des lettres d'affaires4, suit les cours de la Bourse5, éprouve quand il vous dit en ricanant : "C'est bon pour vous qui n'avez rien à faire", un agréable sentiment de supériorité. Mais celle-ci s'affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville l'homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d'écrire Hamlet ou seulement de le lire. En quoi les hommes occupés manquent de réflexion. Car la culture désintéressée qui leur paraît comique passe-temps d'oisifs quand ils la surprennent au moment qu'on la pratique, ils devraient songer que c'est la même qui dans leur propre métier met hors de pair des hommes qui ne sont peut-être pas meilleurs magistrats ou administrateurs qu'eux, mais devant l'avancement rapide desquels ils s'inclinent en disant : "Il paraît que c'est un grand lettré, un individu tout à fait distingué".

Footnotes:

1

Et des pères aussi, mais ça ne surprendra personne, car il est connu de tout le monde que seulement les mères se préoccupent du bien être des enfants ! C'est biologique, il paraît.

2

Word

3

Excel

4

Outlook

5

Internet Explorer

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16 Apr 2011

7 languages in 7 weeks

Some months ago I found a book of the Pragmatic Bookshelf which seemed intriguing to me: Seven Languages in Seven Weeks: A Pragmatic Guide to Learning Programming Languages by Bruce A. Tate.

I say that it was intriguing, because I had read not long before a very interesting essay by Peter Norvig entitled Teach Yourself Programming in Ten Years were he is very critical of the current tendency to be in a rush for learning any new skill and mostly for computer programming languages.

Since I was very much persuaded by P. Norvig's arguments, the 7li7w book upset me a little bit: I am a big fan of the Pragmatic Programmers and I couldn't believe that they were going this road! But I finally picked the book and went through quickly and found it very appealing. B. Tate, the author is very clear from the beginning: you can not pretend to learn all those languages in a week each.

The goal of the book is to present the things that make each one of these languages interesting (the paradigms, the typing, etc.) and make the reader feel the strengths and weaknesses of each one of them. Unfortunately, I didn't go further on the exploration and I forgot about the book. Several weeks ago, I found the book unexpectedly looking at me and I decided to give it a try.

The first chapter about Ruby went smoothly. I have been using Python since early 2000 and last year I played a little bit with Squeak, a version of Smalltalk. I find Ruby to be somewhere in the middle of these two languages.

When I started the chapter on Io, I realized that I had to stretch my neurons a little bit more. I started to fear that the motivation could disappear soon, so I asked for help. I e-mailed Emmanuel Christophe (a former work colleague with whom we have sometimes fun together programming and talking about crazy ideas) in order to ask him to monitor my work on the book.

As I should have expected, he proposed to join me since he also had started to read the book and never finished. So we did Io, Prolog and we are now on Scala. The source code of our project is hosted on bitbucket and available for anyone who may be interested.

Tags: books programming
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