Jordi Inglada
14 Nov 2020

La science, les médias et le virus

Mi octobre, l'émission La Méthode Scientifique sur France Culture était dédiée au traitement de la science dans les médias faisant ainsi écho à une tribune publiée dans Libération où des scientifiques appelaient leurs pairs à mettre de l'humilité dans le débat médiatique lié à la pandémie de SARS-CoV-2.

À la lecture de la tribune et suite à l'écoute de l'émission, on constate que les médias1 déterminent qui sont les experts sanitaires. Ils donnent le même poids à un commentateur professionnel («je ne suis pas médecin, mais …») qu'aux vrais experts et ne font pas la distinction entre un médecin clinicien, un épidémiologiste ou un virologue. Ceci n'est pas nouveau, évidemment, et c'est une pratique courante sur d'autres sujets sans base scientifique comme la finance, par exemple.

Comme le dit Étienne Klein, qui participait à l'émission, dans son tract Le goût du vrai:

[…] avoir un avis n'équivaut nullement à connaître la justesse ou la fausseté d'un énoncé scientifique. Les revues scientifiques ne sont certes pas parfaites – il leur arrive de publier des articles contenant des erreurs ou présentant des conclusions biaisées –, mais ni Twitter ni Facebook n'ont vocation à concurrencer Nature, encore moins à en tenir lieu, comme ils tendent parfois à le faire ces derniers temps.

Les scientifiques seraient tombés dans le piège du quart d'heure de célébrité. Ceci n'est pas étonnant vu qu'ils sont déjà des friands usagers des moyens de l'économie de l'attention pour optimiser les métriques utilisées pour les évaluations de carrière. Mais on peut aussi penser qu'il y a des raisons plus nobles à ce comportement, comme une vraie intention de se rendre utiles dans la crise, voire vouloir montrer que la science est utile et qu'elle doit être soutenue par les pouvoirs publics.

Ce n'est pas de l'élitisme que de dire que la plupart de citoyens (y compris ceux avec beaucoup de diplômes) ne savent pas comment fonctionne la science. Pour citer encore E. Klein :

Comme tout un chacun, les scientifiques peuvent se tromper, subir l'influence des idéologies ou des lobbys, parfois même tricher, de sorte que leurs déclarations quant à la vérité de tel ou tel résultat ne sauraient être prises pour argent comptant. Toujours est-il que, dans leur champ de compétences, ils en savent plutôt davantage que ceux qui en savent moins. Pardon pour le truisme.

Pour arriver à des éléments de réponse fiables, la science se base sur une méthode qui travaille souvent par réfutation d'hypothèses, et donc, par construction, la travail du scientifique est d'essayer de mettre en défaut le status quo. Le débat scientifique est donc nécessaire. C'est ce que Popper (et j'emprunte encore la référence à E. Klein) appelait « la coopération amicalement hostile des citoyens de la communauté du savoir ».

La mise au premier plan du débat scientifique serait utile si le public avait les outils et le temps de digérer toute l'information disponible. C'est donc aux médias (s'ils veulent aller au delà de la captation de l'audimat) de faire le travail d'explication. Au lieu de ça, certains font plutôt le contraire et brouillent le discours. Voici un exemple (encore tiré du livre de Klein) :

Le 5 avril dernier, alors qu'aucune étude thérapeutique n'avait encore eu le temps d'aboutir, Le Parisien publiait les résultats d'un sondage abracadabrantesque. À la question : « D'après vous, tel médicament est-il efficace contre le coronavirus ? », 59 % des personnes interrogées répondaient oui, 20 % non. Seuls 21 % des sondés déclaraient qu'ils ne savaient pas. L'immense majorité (80 %) affirmait donc savoir ce que personne ne savait encore…

Pourquoi en arriver là? Pourquoi ne pas traiter les sujets avec nuance, pédagogie et profondeur? Probablement parce que cela demande du temps et du travail et qu'il y a toujours le risque de perdre du temps de cerveau disponible. Il est beaucoup plus efficace de créer du faux débat avec une bonne dose de clash, céder à la tyrannie de l'urgence et créer du faux scoop, même si les spectateurs s'en moquent. Pousser donc les scientifiques à donner des réponses simples et courtes (entre 2 coupures publicité), comme s'ils répondaient au sondage cité ci-dessus, résulte en une absence de nuance et de raisonnement et font confondre l'avis du scientifique avec ses espoirs de citoyen.

Comme le disait Chomsky dans On archism, imposer la concision est une technique de propagande :

In fact, the structure of the news production system is, you can't produce evidence. There's even a name for it—I learned it from the producer of Nightline, Jeff Greenfield. It's called “concision.” He was asked in an interview somewhere why they didn't have me on Nightline. First of all, he says, “Well, he talks Turkish, and nobody understands it.” But the other answer was, “He lacks concision.” Which is correct, I agree with him. The kinds of things that I would say on Nightline, you can't say in one sentence because they depart from standard religion. If you want to repeat the religion, you can get away with it between two commercials. If you want to say something that questions the religion, you're expected to give evidence, and that you can't do between two commercials. So therefore you lack concision, so therefore you can't talk.

I think that's a terrific technique of propaganda. To impose concision is a way of virtually guaranteeing that the party line gets repeated over and over again, and that nothing else is heard.

Et comme le disait récemment Frédéric Lordon, les vrais intellectuels passent mal à la télé :

L'accès régulier aux grands médias est par soi un indicateur de la manière dont ceux qui en bénéficient vont y tenir la « fonction intellectuelle » : d'une manière factice qui contredit la fonction intellectuelle puisque la fonction intellectuelle est essentiellement fonction critique, et que l'accès régulier aux grands médias a pour condition implicite de n'y tenir qu'une fonction de ratification, ou bien de fausse critique. La ratification, ce sont tous les experts qui viennent dire sous des formes variées le bien-fondé général de l'ordre social comme il est, et la nécessité d'en opérer quelques réglages pour qu'il soit encore meilleur.

On pourrait se dire que dans le cas des questions scientifiques il n'y a pas de ligne du parti, mais quand on essaye de faire croire que les masques ne sont pas utiles, ou que l'on ne se contamine que dans la sphère privée, on peut se poser la question de pourquoi il n'est pas de l'intérêt de certains que ceux qui regardent comprennent. Même si la façon de masquer l'incompétence de ceux qui sont aux manettes, ainsi que leur niveau de cynisme, est variable en fonction des pays, il est intéressant d'écouter cet épisode du podcast «Making Sense» de Sam Harris pour avoir des éléments de réponse.

Au delà de toute tentative de manipulation de la vérité, il y a les biais cognitifs dont nous tous sommes victimes. Nous développons tous des stratagèmes pour ne pas croire ce que nous savons si ce savoir nous dérange.

La science est lente par nature, et malgré tout, on avance très vite dans la connaissance du virus. Le débat scientifique répond à de règles qui servent justement à éviter les biais cognitifs. Mais si les scientifiques eux-mêmes tombent dans le piège de la recherche de la reconnaissance immédiate et des effets de communication, comme c'est le cas des politiques et des journalistes, il risque d'y avoir deux effets très négatifs.

D'abord, les citoyens feront de moins en moins confiance à ces scientifiques qui semblent ne pas se mettre d'accord et changent d'avis en permanence. Et, deuxièmement, le bénéfice que la société pourrait tirer de leurs découvertes n'aura pas lieu parce que, à l'ère de la post-vérité chacun a tendance à faire son marché parmi les opinions disponibles, sans que cela ait besoin de passer le contrôle qualité de la réalité, ou comme le disait R. Feynman :

For a successful technology, reality must take precedence over public relations, for Nature cannot be fooled.

Richard P. Feynman

Footnotes:

1

terme utilisé pour dé-responsabiliser les individus journalistes

Tags: fr science medias
Creative Commons License
jordiinglada.net by Jordi Inglada is licensed under a Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 Unported License. RSS. Feedback: info /at/ jordiinglada.net