Jordi Inglada
29 Dec 2020

Nous voulons tous être des rentiers

D'après le Littré, un rentier est un bourgeois qui vit de son revenu, sans négoce, ni industrie. Wikipédia, développe un peu plus et dans son entrée pour rente dit :

«Une rente est, pour un particulier, une somme fixée à l'avance reçue périodiquement (par exemple chaque mois ou chaque année), pour une durée fixée d'avance (rente certaine) ou, éventuellement, pour le reste de sa vie (rente viagère), provenant du patrimoine de ce particulier. Une rente est également définie de façon plus générale comme le revenu provenant d'un patrimoine.»

Malheureusement, dans l'entrée Wikipédia, il n'y a pas de mode d'emploi pour arriver à être un rentier, ce qui est un peu frustrant, il faut l'avouer. Il me semble que, en fonction des modèles auxquels on a été exposé en grandissant, chacun cherche à être rentier à sa façon : un poste de fonctionnaire (peu importe l'administration) si on n'est pas trop attiré par le bling-bling, banquier si on a des tendances sociopathes, politicien professionnel si on a du mal à maîtriser sa libido, ou célébrité dans les cas où le QI ne permet pas autre chose.

Une des recettes miracle qui apparaissent en cherchant un peu sur le web est celle de la communauté FIRE (pour Financial Independence Retire Early), dont l'objectif est

«d'économiser un montant à partir duquel les intérêts générés par les placements fournissent assez d'argent pour supporter les frais de la vie courante.»

La façon d'arriver à économiser suffisamment vite – et que les intérêts générés suffisent jusqu'à la fin de ses jours – est simple : adopter un mode de vie frugal et donc réduire les coûts courants à l'essentiel. À première vue, cela semble intéressant, d'autant plus que la frugalité devrait permettre de réduire son impact écologique. C'est donc du green win-win. On est par conséquent tenté de regarder un peu plus en détail et chercher le piège dans l'affaire.

S'il y a des critiques concernant la viabilité de l'approche (le risque des investissements, la façon de calculer le revenu à long terme, car on parle tout de même de gens qui veulent prendre la retraite à 35 ans), il y en a très peu sur la viabilité du concept à l'échelle d'une société. Si tout le monde adoptait le FIRE, il y aurait peu d'occasions d'investir dans des affaires capitalistes jouteuses. D'un autre côté, on pourrait imaginer que si tout le monde devenait frugal (c'est à dire, plus de banquier sociopathe ou de célébrité à lunettes de soleil à monture dorée), il suffirait que les jeunes travaillent. Ou bien que tout le monde travaille juste un peu.

Travailler juste un peu et avoir du temps pour les loisirs? Ça peut paraître carrément disruptif, mais d'après le livre de Jean-Paul Demoule Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'Histoire, c'était un peu le cas déjà dans le paléolithique :

«[…] les chasseurs-cueilleurs qui ont pu être observés avant leur anéantissement ne consacraient en moyenne que trois heures par jour à l'acquisition de leur nourriture, soit vingt et une heures par semaine, le reste du temps étant voué aux loisirs.»

Et il ajoute, qu'en termes de richesse relative, nous ne sommes pas avantagés :

«Si l'on considère que nous travaillons toute la journée, essentiellement pour survivre, les loisirs n'occupant qu'une place restreinte et la fameuse semaine de 35 heures restant un acquis fragile et réservé à peu de pays, il est indéniable que l'abondance relative des chasseurs-cueilleurs était bien supérieure à la nôtre, nous qui vivons des produits de l'agriculture. C'est là plus qu'un aimable paradoxe.»

Dans un monde où le bang for the buck semble être le critère ultime pour juger de l'utilité de toute activité, on peut dire qu'on a besoin de réformes et de modernisation dans cette affaire.

Sur le même sujet, Yuval Noah Harari, dans Sapiens; une brève histoire de l'humanité, parle carrément d'escroquerie à propos de la révolution agricole, quand il explique que :

En synthèse, la révolution agricole bénéficia l'espèce, mais pas les individus : les champs de blé, permettent de nourrir plus de monde que les plantes sauvages, mais ces individus ont des conditions de vie moins bonnes. Cela marche à long terme, parce que c'est une réussite pour l'espèce (plus de copies d'ADN), même si les individus sont moins heureux.

Mais le modèle du chasseur-cueilleur rentier n'est plus applicable à notre époque, car nous sommes beaucoup trop nombreux. Il faut donc qu'au moins certains produisent. Demoule, parle même de capitalisme extractionniste qui a perduré jusqu'à nos jours : la pêche en mer et l'extraction de matières premières relèvent d'une logique de prédation identique à celle des chasseurs-cueilleurs du paléolithique. Ce point de vue est en phase avec celui de Harari, qui nous explique que :

«Homo sapiens provoqua l'extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l'homme n'invente la roue, l'écriture ou les outils de fer.»

La 2ème vague d'extinction eut lieu lors de la révolution agricole (la 1ère, lors de la révolution cognitive). La 3ème a lieu maintenant. Les 2 premières extinctions épargnèrent les animaux marins, ce qui ne sera pas le cas actuellement. Mais on s'égare.

Nos ancêtres n'avaient pas les outils de l'économie capitaliste et ne pouvaient donc pas faire fructifier le capital et en faire bénéficier même les sans dents.

Malheureusement, pour chaque théorie économique, il y a toujours des alternatives qui viennent la contredire. Par exemple, Martine Orange dans Médiapart, cite Michel Husson, qui explique que les rendements du capital ne peuvent être élevés que s'il y a peu de détenteurs :

« L'extension de leurs privilèges à d'autres couches sociales impliquerait leur «évaporation». » […] « La valorisation fictive d'actifs financiers, déconnectée de l'économie réelle, ne peut que s'effondrer. »

En fait, il semblerait que le régime actuel pourrait être appelé capitalisme de rente protégé :

«Tout en revendiquant la prise de risques, à des rendements du capital exorbitants et des rémunérations hors norme, le monde financier et les grands groupes ne cessent de réclamer des garanties, des protections, des sécurités. Ils ont installé un capitalisme de rente protégé, normé, contractualisé, qui leur permet de poursuivre les États, mais interdit l'inverse.»

Et donc, il y a bien des rentiers, mais ce sont toujours les mêmes. Et si, au lieu de protéger seulement ce petit groupe sélect nous nous protégions tous ensemble?

Les progrès de l'automatisation (mécanique ou cognitive) devrait permettre de ne pas travailler. Peut-être pas tout de suite, car comme l'explique David Graeber dans Bullshit Jobs, pour l'instant, une partie de l'automatisation du travail fait émerger pas mal d'aliénation dans le travail, où beaucoup de tâches cognitives sont remplacées par des tâches de mise en forme de données pour qu'elles puissent être consommées par les machines :

«Much of the bullshitization of real jobs, I would say, and much of the reason for the expansion of the bullshit sector more generally, is a direct result of the desire to quantify the unquantifiable. To put it bluntly, automation makes certain tasks more efficient, but at the same time, it makes other tasks less efficient. This is because it requires enormous amounts of human labor to render the processes, tasks, and outcomes that surround anything of caring value into a form that computers can even recognize.»

Mais les progrès dans les techniques d'analyse de données permettront de s'affranchir même de ces tâches. Et c'est à ce moment là, que toute activité productive pourra être réalisée par des machines et le travail salarié n'aura plus lieu d'être. Cela permettrait à chacun de décider comment il veut utiliser son temps, son énergie et ses compétences pour rendre service à la société.

Oui, moi aussi j'ai la larme à l'oeil, mais il faut éviter qu'elle nous trouble la vue et nous empêche de voir qu'il nous faudra des sous pour payer nourriture, vêtements et autres biens matériels. Il faut bien – enfin, certains insistent, en tout cas – qu'il y ait un système (les prix) qui limite les excès de consommation de ressources limitées.

Certains capitalistes ont compris la tendance et sont favorables à la mise en place d'un revenu de base :

«Le revenu de base, encore appelé revenu universel ou allocation universelle, est une somme d'argent versée par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation ou absence de travail. L'âge est parfois un critère discriminatif. Ce mode de fonctionnement économique est appliqué dans quelques pays ou à titre expérimental dans certaines zones.»

Il ne faut pas le confondre avec un revenu minimum qui, lui, existe déjà en France, par exemple :

«Le revenu minimum s'appelle Revenu de solidarité active (RSA). Cette allocation a été mise en place le 1er juin 2009, au terme d'une expérimentation dans 34 départements. Cette prestation garantit à ses bénéficiaires, qu'ils soient ou non capables de travailler, un revenu minimum équivalent à de 33 % à 36 % du SMIC.»

À ne pas confondre non plus avec salaire minimum qui, lui, suppose une activité salariée:

«Le salaire minimum, ou salaire minimal, est la rémunération minimale qu'un employeur peut légalement accorder à un employé pour un travail.»

Tous ces dispositifs ont comme objectif d'aider à consommer et de perpétuer le status quo. Encore un autre, qui a une longue histoire, le capital universel, fait pour faire croire qu'on peut tous être des petits capitalistes :

«L'idée du capital universel, encore appelé, capital de départ pour les jeunes ou dotation en capital pour les jeunes, est historiquement celle d'un capital versé à un âge donné, à chacun des jeunes membres d'une communauté pour l'aider à se lancer dans la vie active (ou productive).

Au XXIe siècle, le capital de départ, encore appelé capital universel, capital de base ou capital pour tous, se définirait comme une somme d'argent attribuée par une entité politique à chacun de ses jeunes membres à un âge donné pour l'aider à démarrer dans la vie. C'est, dans une certaine mesure, la transposition à l'échelle de la société de la dot que, dans de nombreuses cultures, les jeunes époux reçoivent de leurs familles à l'occasion du mariage.»

Pour ceux qui seraient frustrés de ne voir que des idées de droite pour faire participer tout le monde à la machine capitaliste, il suffit de changer capital par salaire et le tour est joué. C'est la proposition de Bernard Friot appelée salaire à vie :

«Le "salaire à vie" constitue un mode d'organisation socio-économique principalement théorisé par Bernard Friot qui consiste, en se basant sur la socialisation de la richesse produite, à verser un salaire à vie à tous les citoyens. Ce salaire universel, dont le montant serait attaché à la qualification personnelle et non plus au poste de travail occupé, a été pensé pour reconnaître le statut politique de "producteur de valeur" à l'ensemble des membres d'une communauté. Il aurait pour conséquence mécanique l'abolition du marché du travail, et donc du chômage, en reconnaissant le travail effectué en dehors du cadre d'un emploi.»

Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'une nuance sémantique par rapport à l'idée de revenu de base. Dans celui-ci on garde le business as usual et on donne un pécule à tout le monde pour que même (surtout?) les pauvres avec un emploi précaire continuent à faire tourner la machine du profit capitaliste. Comme le rappellent Fabien Escalona et Romaric Godin, ce type de dispositif peut pousser au consumérisme et être une arme potentielle contre la protection sociale.

Une des critiques principales de ces dispositifs est la remise en cause de la «valeur travail» et son rôle fédérateur dans la société. Selon cette croyance, le travail permet d'organiser le vivre ensemble en assignant une place bien définie à chaque individu qui déterminera son statut et donc le niveau de reconnaissance reçue. Où comme le disait Buckminster Fuller, avoir un job nous donne le droit d'exister :

«We keep inventing jobs because of this false idea that everyone has to be employed at some sort of drudgery because, according to Malthusian Darwinian theory, he must justify his right to exist.»

Ceci ne suppose pas un problème dans un système capitaliste, car celui-ci ne se préoccupe pas de l'utilité de ce qui est produit, seule la possibilité d'en tirer un profit compte :

«Un bien très utile pourra ne pas être produit si l'on ne peut pas en tirer de profit (il suffit de penser aux médicaments qui manquent dans les pays pauvres). Inversement, la publicité et la société de consommation créent tout un tas de besoins et de marchandises d'aucune utilité si ce n'est celle de rémunérer du capital.»

L'utilité du travail ne serait donc pas une bonne motivation? Sa rétribution ne serait pas corrélée à l'utilité? Les profits n'iraient pas à ceux qui produisent, mais à ceux qui «profitent»? En fait, selon Graeber, les travailleurs deviennent de plus et plus productifs sans que les profits ne leur soient destinés. Ces profits servent plutôt à financer des postes inutiles qui seront mieux payés que les vrais travailleurs. Le tout soutenu par une idéologie du management :

«Managerialism has become the pretext for creating a new covert form of feudalism, where wealth and position are allocated not on economic but political grounds—or rather, where every day it's more difficult to tell the difference between what can be considered "economic" and what is "political."»

Essayons de prendre un peu de recul pour distinguer plusieurs notions : emploi salarié, activité productive, activité créatrice, etc. Demoule nous permet d'y voir plus clair :

«La philosophe Hannah Arendt a distingué le travail, imposé pour vivre, de l'œuvre, véritablement créatrice ; de même qu'elle a distingué le temps vide, où l'on ne fait rien d'autre que récupérer sa force de travail, du temps libre, que l'on peut consacrer à son épanouissement personnel. Comme on sait, le mot "travail" vient du latin tripalium, qui désignait un instrument de torture destiné aux esclaves. D'autres civilisations que la nôtre ont beaucoup moins magnifié le travail : pour le bouddhisme , c'est l'accomplissement de soi par la méditation et le détachement qui doit primer. L'écrivain révolutionnaire Paul Lafargue dénonça dans son livre "Le Droit à la paresse" (1880) ce qu'il considérait comme une "folie" : "L'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture" - ce qui le fit d'ailleurs [être] regardé avec une certaine méfiance par le mouvement ouvrier de l'époque.»

Pour revenir aux temps actuels, les crises climatique et de la biodiversité devraient être suffisantes pour nous faire prendre conscience que le fait d'occuper les gens à des tâches productives – et donc polluantes et consommatrices de ressources – sans vraie utilité sociale n'est pas tenable. D'un autre côté, indépendamment de cela, la technologie nous permet d'automatiser la plupart des tâches qui nous occupent, et non pas seulement les tâches mécaniques, mais aussi le travail de journalistes, avocats, médecins, ingénieurs, etc. Et cette fois-ci, la destruction créatrice risque de ne pas avoir lieu. D'après certains, on serait face à un techno-féodalisme où la rente de l'intangible, la monopolisation intellectuelle, feraient que la position dominante de quelques acteurs du numérique ne peut pas être modifiée par la magie des marchés.

Il y a tout de même un peu d'espoir. Ces géants du numérique sont principalement financés par la publicité (80% pour G et 98% pour F). On commence à prendre conscience que cette publicité ne marche pas. Certains prédisent l'éclatement de cette bulle pour les prochaines années. La fiabilité de ces prédictions est bien entendu à prendre avec des pincettes, car elles (les prédictions, pas les pincettes) sont faites avec les mêmes outils qui ont servi à ne pas voir la plupart des crises économiques précédentes. D'un autre côté, ce n'est pas parce que l'on sait que quelque chose n'est pas rentable ou efficace qu'on arrête de l'utiliser (cf. la théorie des Bullshit jobs de Graeber).

Optimisme limité, donc, mais avec la conscience que les 2 options proposées, à savoir : 1) tous rentiers de l'économie numérique 2) tous techno-serfs du féodalisme numérique, découlent de la servitude volontaire.

Soyons donc résolus de ne plus servir.

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